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Couverture du numéro 85 de L'Atelier du RomanLa Liberté, mon ennemie

Texte paru dans le n° 85 de L'Atelier du Roman

L’Atelier du roman s’est donné rendez-vous à Thélème, quelque part dans le wilderness, comme ils disent aux États-Unis, ou à la campagne, comme ils disent en France. Les écrivains se succèdent sur l’estrade pour parler de la liberté, d’après un texte de Jean-Yves Masson. Liberté – quelles règles pour quel jeu? Nous sommes une bande d’écrivains qui débat sur la liberté, ou non, du roman et de l’écrivain face à son œuvre pendant que le PEN American Center se bat quotidiennement pour libérer les poètes et écrivains des prisons où ils ont été jetés parce qu’ils avaient défié, de par leur écriture, les autorités. Pendant que nous discutons de Proust et de Flaubert, souriant aux sous-entendus des calembours d’un air satisfait, le monde explose faute de langage pour le définir, il y a des guerres partout sur la planète, au nom du terrorisme, au nom de la religion mais surtout parce que nous manquons du langage qui nomme ce qui est. La pauvreté augmente de jour en jour parce que l’homme est devenu inutile à son propre système, la surpopulation est maintenue pour obtenir une force de travail au coût minimal, des dettes creusent nos tombes alors qu’il suffirait de les éliminer pour s’en sortir, après tout, ce n’est qu’une question d’intérêts, la mondialisation non consommée et mal assumée puisque uniquement économique, est boudée par les intellectuels et les artistes, qui refusent de la penser pendant que l’économie, hyper-puissante, continue son ascension vers l’impunité absolue. Les fanatiques en tous genres nous expliquent que la réponse est en Dieu, la défaillance quasi totale des hommes politiques sur toute la planète mine l’espoir de construire un monde meilleur, la surabondance d’informations dans laquelle on se perd nous empêche de penser, pour ne pas oublier le réchauffement de la planète et la diminution des réserves d’eau potable et l’extermination des abeilles et pendant ce temps, nous discutons sur le roman, les règles du roman à ne surtout pas transgresser et pour la liberté, eh bien, c’est compliqué. Déjà, est-ce du ressort de la littérature? N’est-ce pas plutôt à la philosophie de s’en occuper? Puis que veut dire penser littérairement? Est-ce que la littérature pense? Et quel est le rôle de l’écrivain? J’ai envie de demander s’il s’agit de penser à la littérature ou de créer de la littérature. D’après Jean-Yves Masson, l’imagination est ce qui est vraiment libre en nous, c’est avec elle que nous inventons des mondes. Mais de quel imaginaire parlons-nous? De celui qui ne nous permet plus du tout de nous passer de Proust et Flaubert et de ces règles souvent décevantes prescrites par l’histoire de la littérature? Alors je me demande s’il y des sujets littéraires auxquels il faudrait se tenir, restant par conséquent dans un champs clos, ou s’il est question d’une démarche spécifique qui se saisit de n’importe quelle matière et la crée en tant que matière littéraire. Existe-t-il des sujets philosophiques ou est-ce la démarche du penseur qui rend le sujet traité philosophique?
L’appel a été lancé par L’Atelier du roman l’année dernière. Essayons de penser autour d’un mot, de le réactualiser au travers de notre perception, écriture, manière d’être dans le monde.
J’écoute les uns et les autres, il y a de l’agitation. Est-ce que les écrivains que nous sommes doivent définir la liberté? Mais nous sommes des écrivains, cela n’est pas de notre ressort. C’est l’affaire de la politique ou de la sociologie, pas de la littérature. Ce n’est pas le rôle de l’écrivain de penser sur ces choses du monde. Je me rends compte que nous sommes bien dans un repaire, un repli, en retrait. À la retraite? Vraiment? En novembre, le poète palestinien Ashraf Fayad a été condamné à mort pour avoir fait preuve d’esprit critique. Il n’avait pas pensé en fonction de l’autorité, il n’avait pas respecté les règles. Je songe à mon parcours, à ces longues années où je faisais la manche pour écrire en français, apprenant le français avec un roman et un dictionnaire, à ces années de privations où je ne mangeais que tous les deux ou trois jours et m’accrochais parce que la langue française, c’était la langue du sens critique, de la contestation, la langue de la liberté. Je pense à cela et je suis en colère, déçue, triste. Voilà que nous sommes dans un abri nommé littérature, dont on dit qu’elle est une résistance, et non pas dans une action littéraire. Or, écrire est une action, penser est une action. Est-ce que le destin de la littérature est vraiment de finir en tant que planque, loin du monde? Le roman serait-il donc un refuge? La liberté, l’ennemie? Mais, m’objecte-t-on, repenser les concepts à la lumière du monde n’est-ce pas un acte politique? Dois-je comprendre que l’écrivain n’est pas politique? Je me demande s’il n’y a pas méprise. L’acte littéraire est un acte politique. La Bible, le Coran, la Torah, ce sont des actes littéraires qui ont engendré des actes politiques. L’acte littéraire, n’est-ce pas, aussi, créer un nouveau narratif?
À écouter les discussions autour de la table, je comprends que la littérature s’est dédouanée de son sens d’engagement. Vie, politique, réalité, liberté, autant de gros mots. François Taillandier, toujours élégant, parle de glissement de sens. Ce glissement de sens tue le monde parce qu’il n’est pas encore nommé. Comment parler du monde si le langage ne lui correspond plus, parce que le glissement de sens n’a pas été perçu, parce que le vocabulaire est périmé? Ou trop chargé d’histoire? Si je ne peux pas, en tant qu’écrivain, reprendre le mot, un mot, liberté, politique, réalité pour le repenser, est-ce que ça ne veut pas dire que je suis prisonnière de ce que le mot a dit jusqu’à présent? D’un passé? Et où est cet imaginaire dont parle Jean-Yves Masson et qui me permet de me saisir du mot et de lui ajouter du sens? Les règles du jeu, vraiment?

J’ai été, dès mon enfance, le témoin du processus de mise à mort de la liberté, voire du désir de liberté. Aujourd’hui, qui éprouve encore ce désir? On veut la sécurité et si cela suppose de la surveillance et des caméras partout, ainsi soit-il.
Je vivais au Danemark, berceau du principe de précaution. Ce principe a permis de former une société qui s’est donné pour but de devenir la société du bonheur. Le but est simple. Il faut empêcher l’accident, l’incident, l’imprévu en calculant les risques et en mettant en place les dispositifs nécessaires pour garder toujours un contrôle de la situation, réduisant le risque d’accident au degré zéro.
Le projet est un succès indéniable.
Le gouvernement mettait en place une série de lois au nom du bien pour tous. Chaque problème individuel aboutissait à une loi pour tous. Sans que personne ne s’en rende compte, l’État prenait le contrôle de notre quotidien, pour notre bien. Ne fume plus, ça provoque le cancer. Ne baise plus, ça transmet le sida. Ne bois pas, c’est mal. Le principe de précaution s’était installé et je voyais jour après jour les lois se multiplier, grignoter petit à petit ma liberté individuelle. Notre liberté individuelle. Mets ta ceinture de sécurité. Mets ton casque. Ne mange plus de poisson. N’oublie pas ton vaccin. Il ne faut pas dormir sur le dos mais sur le côté pour favoriser les fluides.
Et si je n’obéis pas?
Eh bien, tu coûteras de l’argent à la société et tu comprends, c’est mauvais, alors ferme-la et obéis.
Le système éducatif s’étiolait pour laisser la place à la vie pratique, pour le bien des enfants. La première matière sacrifiée, pour en finir avec l’esprit négatif, était la philosophie. Apprendre était jugé ennuyeux, il fallait s’amuser, faire du sport, être en bonne santé. De réforme en réforme, on n’était plus éduqué mais formé pour les entreprises. Le sens critique disparaissait, ainsi que le sens du discernement. Je voyais une structure devenir visible. On pouvait réfléchir mais à partir des données qui étaient elles-mêmes diffusées par la structure. On avait le droit de penser mais sans gêner qui que ce soit. C’était un mot d’ordre: il ne faut gêner personne. Se croyant des libres penseurs, les gens étaient tous coincés dans la même bulle, une manière d’appréhender et de comprendre le monde de l’intérieur du système, nourris par les médias qui, à leur tour, partageaient la même info puisqu’ils se nourrissaient à la même source. L’information essentielle se perdait dans le flux des infos inutiles et spectaculaires qui se multipliaient et se renouvelaient toujours plus vite et rendaient impossible une quelconque réflexion. On avalait tout sans aucune distance, sans même voir qu’on passait de contradiction en contradiction, on acceptait des choses absurdes.
C’était intelligent. Si le contenu variait, la structure restait la même. On ne pensait plus au-delà de soi-même, contre soi-même, on ne réagissait qu’en fonction d’un mot d’ordre que personne n’avait explicité. C’était l’esprit positif, dénonçant toute voix qui était en contradiction comme négative. La non-conformité et la libre pensée sont désormais considérées comme les symptômes d’une maladie mentale, un trouble obsessionnel avec provocation, le TOP.
Le monde était réduit à un espace clos, censé représenter l’ouverture.

Le principe de précaution était le cadre qui avait transformé la société en système, tout était calculé, interdépendant, c’était une construction complexe et fondée sur une menace explicite: bouge un élément et l’ensemble s’effondre. En arguant la transparence au nom de la sécurité pour tous, l’État avait distribué des numéros d’identité et, d’un simple clic, les autorités pouvaient tout savoir de chacun, ils avaient pris le contrôle de la vie privée pour s’assurer de notre bonheur à tous. Afin d’arriver à un niveau parfait de surveillance, la transparence totale était nécessaire, à savoir la fin des secrets pour ceux qui n’avaient pas les moyens de se payer le droit aux secrets.
Entre la carte de crédit, la carte de métro, le passeport, il y a tellement de RFID (radio frequency identification) qu’ils savent quand on se mouche le nez et avec qui.
La transparence devenait totale, on pouvait tout surveiller, chaque sortie/entrée d’argent, les déplacements de chaque personne, les centres d’intérêt, les affiliations, les amitiés. La carte bancaire éliminait également l’économie parallèle que représentait l’argent liquide et qui échappait en partie au système.
Au Danemark, on paye pour utiliser des espèces.
Un totalitarisme, la prise en charge totale du libre arbitre par l’État, s’installait à la demande explicite du peuple, grâce au désir de bonheur qui nécessitait une coordination parfaite de tout ce qui pourrait éventuellement entraver le bon fonctionnement du système. Il était total/global parce que tous le désiraient et tous expulsaient quiconque opposait une critique. Je suis libre et je veux être un esclave. C’est mon choix, je le désire.
Je croyais que le problème allait se limiter au Danemark mais le principe de précaution s’est globalisé. Les gouvernements, les uns après les autres, se sont approprié sa structure. C’est un outil parfait, un système de surveillance infaillible puisque construit sur une idée du bonheur possible à condition d’accepter aveuglément le mot d’ordre. En créant la structure qui prémunit et défend contre tout ce qui relève de l’accident/incident, on crée la peur parce qu’on crée l’inquiétude, on crée l’inquiétude parce qu’on voit des dangers potentiels partout. La possibilité d’une société du bonheur quasi parfaite a démobilisé de façon totale l’homme qui vivait autrefois dans une société et il est devenu morose, dépressif, intoxiqué et dépendant de la sécurité.
En France, l’attentat contre Charlie Hebdo a été décisif. Notre liberté à être et à penser a été attaquée et l’État, après l’attentat à Bastille, a immédiatement, pour nous défendre, pour notre bien à tous, mis en place l’état d’urgence. L’état d’urgence a été accepté sans véritable contestation puisque le terrain était préparé depuis longtemps par le principe de précaution. L’état d’urgence est l’extension naturelle du principe de précaution. La surveillance d’Internet, la déchéance de la nationalité, la liberté de parole compromise, la prime à la dénonciation, les perquisitions de plus en plus nombreuses chez des militants écologistes et des activistes, désormais considérés comme des terroristes, et la remise en question de l’habeas corpus sont les signes indéniables d’un totalitarisme qui se met en place.
Ce totalitarisme, nous ne l’avons toujours pas encore nommé, il n’existe donc pas et nous ne pouvons pas le dénoncer puisqu’il n’existe pas. Puis, qui ne désire pas le confort, le bonheur, la facilité?
Pratiquer la désobéissance civile, dire la liberté, c’est forcément mener une guerre puisque, où que l’on aille sur la planète, tout est mis en œuvre pour brider l’homme dans une structure d’esclavage, qu’elle soit maintenue par une armée, un terroriste ou l’autocensure. Mais qui doit faire le boulot?

Pia Petersen

 

 

 
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