Le roman déchirant d’une écrivaine renversante

 

CHRONIQUE LITTÉRATURE
Guillaume Cherel
Mai 2019

 

 

Couverture du livre Mon nom est Dieu - Éditions Plon

 

 

#thriller #société #hollywood #losangeles #politique #révolte #misère #histoire #JackLondon

 

 

Imaginez que tous les pauvres des Etats-Unis (ils sont 90 millions), le pays du soi-disant miracle économique, se réunissent pour entamer une marche de protestation…

Pia Petersen nous raconte ce que cela donnerait dans son surprenant roman, Paradigma.

Alors que la cérémonie des Oscars se prépare, à Los Angeles, sur Hollywood Boulevard, les rumeurs et les hashtags insurrectionnels se mettent à circuler sur le web, telle une traînée de poudre.

Une Marche des homeless (sans abris / SDF) s’organiserait en quasi secret. Au début, personne n’y croit…

Cela doit être une fausse info (fake news), une rumeur. Que les exclus de la «société du spectacle», évoquée par Guy Debord, soient enfin, non pas dans à la rue (c’est leur quotidien), mais sur le devant de la scène, en «direct-livre», et volent la vedette aux stars, personne n’y croit.

Ils sont trop «bêtes», pire que des animaux, pas organisés…

Mais c’est pourtant vrai, des milliers de crève-la faim, puants la misère, se rassemblent pour protester au grand jour.

Les riches commencent à trembler à Beverly Hills car pour eux la pauvreté s’apparente à un crime. Ce sont des parasites, des objets, que l’on utilise comme antenne internet: homeless hotspot… et surtout le miroir de ce qu’ils pourraient devenir.

La prétendue Cité des Anges va connaître l’enfer de l’apocalypse. Pire que le Big One, le tremblement de terre tant redouté à Los Angeles.

On appelle ça la révolution, en France. Des émeutes, aux Etats-Unis… où la police tue essentiellement des noirs, rappelons-le.

Tout est parti d’une certaine Luna.
Mais qui est Luna ?

Très vite, Pia Petersen, autrice danoise, qui écrit en Français mais vit à Los Angeles, nous laisse deviner qu’il s’agit de Laline, une «hacker» qui avait elle aussi peur des pauvres.

Bien qu’intégrée dans la société (elle travaille dans l’informatique), elle décide de réagir après avoir fait une «balade» (quasi touristique, comme en Safari photo, fascinée par ce qu’elle découvre de près) à dowtown, ce centre-ville où ces miséreux errent comme des zombies à la nuit tombée.

Choquée par la violence réservée aux laissés pour compte, elle se sert d’internet pour s’exprimer sur le sujet et propose d’organiser cette fameuse marche de protestation.

Aparté

Avant elle, Jack London avait participé à la première marche de ce genre, suite à la première crise financière de 1893, qui provoqua une «dépression».

Le chômage toucha, à l’époque, environ trois millions de personnes et donna naissance à un mouvement sans précédent.

En 1894 des «armées» de chômeurs, sous le commandement de leaders improvisés «généraux», sillonnèrent les États-Unis.

Il s’agissait de marches de la faim qui se dirigeaient vers Washington pour demander au gouvernement d’agir.

Plusieurs «armées» partirent de l’Ouest, car la crise de 1893 avait d’abord touché les États miniers de cette région.

L’«armée» du «général» Kelly, partie de San Francisco rassembla, selon un journaliste de l’époque, environ 2 000 personnes, dont Jack London - il le raconte dans The road - , celle du «général» Fry, partie de Los Angeles, à environ 1 000.

Leurs rangs furent grossis, tout au long de leur parcours, par des chômeurs et des travailleurs migrants.

Ces bandes de chômeurs traversèrent les États-Unis, à pied et en chemin de fer - ils «brûlaient le dur» comme Kerouac plus tard -, dans les États frappés par la prétendue «crise» (le système capitaliste): Colorado, Texas, Kansas entre autres –, ceux qu’on appela les industrials reçurent souvent un accueil chaleureux.

Mais ils affrontèrent aussi, à plusieurs reprises, des municipalités hostiles (Jack London finira en prison pour «vagabondage»), les forces de l’ordre et les représentants des compagnies de chemins de fer.

Fin de l’aparté

Pia Petersen connait sans doute cette histoire.

Paradigma est à la fois dense, foisonnant, pour sa thématique (l’injustice) et passionnant pour son style narratif.

Elle commence par la fin, expose pourquoi on en est arrivé là, et donne la parole à plusieurs personnages… dont un certain Malcom (X), Art et Yuma (il y a aussi des membres de gang, un flic, un journaliste et un bad boy).

L’engagement idéologique de Luna/Pia n’est pas bêtement militant. Elles n’usent pas de slogans et ne s’appuient pas sur des dogmes politiques.

Elles argumentent, exposent, proposent («la rente», par exemple, qui n’est autre que le revenu universel). Sont plus proches de Thomas Piketty et des Gilets jaunes que de Karl Marx… le mot «communisme» reste tabou.

Tout ce qu’elles écrivent - Luna sur son blog, Pia dans son livre - tombe sous le sens. Notre monde va dans le mur si nous continuons à aller dans le sens d’une politique à la Donald Trump (jamais cité).

Notre belle planète est menacée, les espèces animales (dont l’humaine) sont en danger. Il faut changer de «paradigme»: représentation du monde / vision du monde, modèle, courant de pensée… Créer, imaginer autre chose.

Impossible de dresser la liste exhaustive des phrases chocs et clairvoyantes, des concepts et des scènes phares de ce roman hors norme et d’une intelligence rare.

Paradigma est un roman fondamental et qui fera date.

Il ouvre des horizons insoupçonnés.

Pia Petersen a déjà publié dix romans, dont six aux éditions Actes Sud.

Elle a reçu en 2014 le Grand Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature française de l’Académie française. Ses romans donnent à voir et à réfléchir. Une écrivaine digne de ce nom quoi.

Guillaume Chérel
Relecture : Pascale Barbey

Paradigma, de Pia Petersen, 383 p, 20 €, Equinox / les Arènes