Couverture de Paris-ci la Culture n°13Paris-ci la Culture n°13

Stéphanie Joly - Février 2013

Un écrivain, un vrai, de Pia Petersen

Gary Montaigu vient d'obtenir un prix prestigieux: le Book Prize. Tous les regards se tournent enfin vers lui, et chacun pressent que sa carrière peut faire un bon phénoménal. Son entourage profite de cet événement pour le pousser à signer un contrat hors du commun: sous l'insistance de sa femme Ruth et de son manager, il accepte d'intégrer une émission de télé-réalité où son écriture sera guidée par les votes du public donnés par sms, et sur les réseaux sociaux: "J'aime, je partage". Tous les jours, 30 minutes du roman seront diffusées à la télévision, ainsi que des passages des coulisses, des moments d'écriture, sans oublier le fameux confessionnal. Evidemment, il ne s'agit pas d'une situation simple et la vie de l'écrivain va rapidement tourner au cauchemar...

Pia Petersen n'oublie rien de l'horreur de la télé-réalité. Absolument tout est exploité. Le concept est exceptionnellement bien décrit, avec la tricherie des scénarios en réalité préétablis en fonction de ce qu'espèrent ou redoutent les spectateurs, le confessionnal et son voyeurisme sadique, le jeu des caméras traîtresses. L'oeuvre devient un "processus en présence" puisque l'écriture est interactive, et participative. L'écrivain n'est plus seul guide du récit, et n'en détient d'ailleurs plus les rennes.

"Oeuvre? Quelle oeuvre? demanda Miles. C’est fini depuis longtemps, l’oeuvre."

Ce roman n'est pas qu'une histoire de la télé-réalité ayant une emprise sur un nouveau domaine (littéraire). Un écrivain, un vrai parle également de l'emprise d'un tiers sur la création, quelle qu'elle soit. Il y a d'abord ce concept de création par procuration, en la personne de l'épouse qui peu à peu passe des corrections à la domination totale du texte, puis à son appropriation comme instrument de carrière.

"la littérature pourrait être rentable si les écrivains devenaient des hommes d'affaires et pourquoi est-ce que la littérature ne serait pas rentable?"

Il y a aussi, dans ce roman, l'idée que la littérature est un moyen, et non une fin en soi. Le retour sur investissement n'est plus le même qu'auparavant: les livres étaient auparavant écrits pour émouvoir, enseigner, partager, explorer des réflexions infinies, et quelque part, ils se suffisaient à eux-mêmes et la conviction qu'on en avait était tout à fait personnelle, mais discutable. Ici, le roman apparaît comme un "produit" à plusieurs maîtres, qui doit être livré "fini" et immuable, parfait quitte à être sans âme, et rapporter ensuite des gains immédiats: des likes, des partages, de l'argent, de la gloire. La littérature est-elle affaire d'expérience, de divertissement, de science, ou de silence?

"Sois moins littéraire, tu sais que les gens n'aiment pas ça"

La télé-réalité est-elle seulement compatible avec la littérature? Le processus de création n'est-il pas une affaire de solitude, où l'écrivain formule ce qu'il a digéré, ce qui a lentement macéré en lui, l'a grandi? Quel intérêt peut avoir une écriture commandée par un ensemble de personnes bataillant pour un chemin, puis un autre?

"Il devait dire tout ce qu'il avait sur le coeur mais sans être compliqué. Ne parle surtout pas d'écriture. On s'en fout de ça."

Ce livre parle également du métier d'écrivain, de la nécessité d'écrire, et du moteur de l'écriture à travers un personnage profondément bridé par les codes de la société, et en somme, par un contrat qu'il avait cru respectable, et qui n'est en fait que le traité de mise à mort de sa raison d'être.

"Il s’était détesté. Ce n’était pas son roman, c’était le roman des autres. Le roman ne lui parlait plus. Il n’écrivait pas ce qu’il voulait, lui, mais ce qu’on attendait de sa part, on lui indiquait le chemin à suivre et il obéissait. C’était fade, sans intérêt, sans enjeu."

On assiste, dans l'ensemble, au passage à tabac d'un art parmi ceux qui ont été en partie déjà engloutis par la télé-réalité. Il y a d'un côté cet éternel besoin de reconnaissance de l'écrivain, cette double possibilité de l'esclavage par soi-même et par les autres, l'intrusion d'un tiers dans ce qui est un processus intime. On a envie de dire : mais de quoi se mêle la télé? De quoi se mêlent les spectateurs, et bien avant, les lecteurs?

"C’était important de dire non. L’humanité s’était construite sur le non. Mais comment le faire sans heurter les lecteurs?"

Enfin, dans ce roman intelligent et très actuel, une question résonne particulièrement: doit-on écrire en fonction du regard du lecteur? Le lecteur a-t-il réellement voix aux chapitres? Si le lecteur écrit lui-même l'histoire, qu'en est-il de la surprise, de l'apprentissage et de l'émotion? Un écrivain, un vrai est un ouvrage rempli d'interrogations nécessaires. Pia Petersen a sans doute écrit là ce dont la littérature avait besoin pour être suffisamment alarmée, ce dont les spectateurs avaient besoin pour être prévenus. Son récit, tissés de vagabondages temporels, d'allées et venues entre le présent et le passé, rappelle qu'il n'est pas nécessaire de connaître l'avenir, ni même de l'écrire pour s'y avancer, et en retirer l'éclat. Il faut parfois laisser place à la surprise, et surtout, à la liberté.

"la fiction débordait du roman pour s’écrire ailleurs parce que les gens exigeaient qu’on leur raconte des histoires"

Pia Petersen a écrit un roman éclairé, sur les travers de la mise en réseaux de l’art, sur la séparation nécessaire entre l’artiste quel qu’il soit et ceux qui "consomment" son art. Peut-être est-ce aussi un peu le roman de cette redoutable peur du regard sur l’oeuvre d’art. Ce regard est ce qu’il y a de plus terrible pour l’artiste, l’écrivain. Qu’en serait-il si en plus, le lecteur avait la main sur l’oeuvre...? L’angoisse serait à son comble, et alors, il n’y aurait plus d’oeuvre possible. Fascinante et inquiétante Pia Petersen.
"J’aime, je partage."