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Le chien de Don Quichotte
Extrait
Lecture par Robin Renucci
Entretien
Presse Blogs

Couverture du livre Le chien de Don Quichotte - Éditions Pocket Le chien de Don Quichotte

Il songea qu’il devait rentrer, il était tard et il n’y avait plus personne dans le bar, personne à part lui et un prêtre qui tenait à peine sur ses jambes et un barman au teint blafard. Il regarda le miroir derrière le comptoir dans lequel se reflétait la salle. Le bistrot était sinistre. Hugo était accoudé au comptoir à côté de l’homme d’église qui se saoulait au whisky et qui observait son verre vide. Il marmonnait que depuis le temps qu’il fréquentait Dieu, celui-ci aurait pu le lui remplir, il en avait le pouvoir, enfin, s’il existait il en avait le pouvoir et c’était sûrement la raison pour laquelle les gens croyaient en lui. Les gens le prenaient pour un magicien. Tu te rends compte ? Il suffirait qu’il remplisse ce verre et ce serait la preuve de l’existence de Dieu. Il m’emmerde, enchaîna le prêtre. À côté du verre, un livre épais. Le prêtre posa sa main sur son verre et le poussa en direction du barman qui le remplit à ras bord. Le prêtre n’attendit pas, il le but d’un trait et en réclama un autre puis il regarda Hugo et lui demanda s’il voulait se confesser. Ça fait du bien la confession. Une vraie douche intérieure, un coup de propreté, rien que ça. Hugo le remercia mais non, il n’avait rien à dire.

Hugo ne parlait jamais de lui ni de son travail, parce qu’il ne voulait pas effrayer les gens. Le jour où sa mère avait appris comment il gagnait sa vie, elle avait eu peur. Il n’oublierait jamais son visage affolé quand elle vit les pistolets et le couteau sur la commode de sa chambre. Le barman remplit à nouveau le verre du prêtre qui continuait à marmotter. Tout le monde a quelque chose à confesser. Des saloperies. Les gens sont mauvais. À l’image de Dieu. L’être humain est une espèce ratée. Le prêtre buta sur le mot raté et dut se répéter plusieurs fois. Hugo l’écoutait poliment. Le prêtre ne le dérangeait pas et de toute façon il n’avait rien d’autre à faire, il avait réglé un problème délicat et il buvait un verre parce qu’il ne voulait pas rentrer chez lui, c’était bientôt son anniversaire et ça lui faisait drôle. En descendant de sa chaise pour gagner la sortie, le prêtre s’agrippa à son épaule. Pour toi, dit-il en lui filant le livre sur le comptoir. Cadeau. Il empestait l’alcool. Lis ça. C’est pas mal. Il avala son dernier verre et chancela en se dirigeant vers la porte et quand il ouvrit le battant pour sortir, un courant d’air froid et sec pénétra dans le bistrot. Hugo frissonna. Le barman qui avait suivi le prêtre des yeux expliqua qu’il venait de l’église un peu plus loin et aussi qu’il ne croyait plus en Dieu, qu’il ne croyait plus en rien. Comme tout le monde. Le barman avait la voix amère. Lui non plus ne croyait en rien. Tout ce qu’il savait c’est qu’il fallait travailler pour payer les taxes et bientôt ce serait tout ce qu’il pourrait payer à force de filer du fric aux riches et en plus il faisait mauvais, il neigeait par intermittence depuis deux jours. Le barman dit que c’était bien sa chance d’avoir un putain de curé athée parmi ses clients. Pour l’espoir d’une meilleure vie, c’était foutu.
Il était temps d’aller dormir. Hugo mit le livre dans sa poche et sortit. Il aurait pu ne pas le lire, le ranger sur une étagère et ne plus y penser et sa vie serait intacte. Tout ça c’était la faute au livre, au prêtre, à Dieu. Avant, tout allait bien. Sa vie était tranquille, son boulot lui plaisait, son patron l’appréciait, comptait sur lui et il avait de l’argent pour faire tout ce qu’il voulait et c’est ce qu’il faisait, il ne se privait de rien. Il dînait dans de bons restaurants, il fréquentait des boîtes de nuit où il sablait le champagne sous les regards envieux des autres, il entretenait des liaisons avec de belles femmes, suscitant des jalousies et il voyageait quand il le désirait. Dans l’ensemble, il avait une vie confortable. Puis ce prêtre lui avait filé un livre. Il aurait pu ne pas l’ouvrir.
Tout avait commencé par ce rendez-vous avec un homme que le patron d’Hugo suspectait de l’avoir volé. Il faut se faire respecter, avait dit Esteban en l’envoyant en mission afin de redresser la situation. C’est ainsi qu’il avait commencé sa lecture, parce qu’il attendait quelqu’un et qu’il fallait bien passer le temps. Le rendez-vous avait lieu un lundi soir au dernier sous-sol d’un parking à Montparnasse, le parking était silencieux, désert.
Pour faire venir le type, il l’avait contacté, prétextant que le patron voulait passer une commande personnelle et le type avait tout gobé. Il devait être un peu bête. Lui, il n’aurait jamais avalé un truc pareil. Hugo était assis dans sa voiture, lisant avec concentration. Le personnage du roman était bizarre, un héros paumé qui cherchait l’aventure pour impressionner sa copine et il lui arrivait pas mal de choses. Il essayait de sauver la veuve et l’orphelin et il voulait en plus redresser les torts et Hugo se disait justement que c’était une idée ridicule quand son rendez-vous arriva. Levant les yeux, il le vit planté au milieu des voitures, inspectant avec méfiance les alentours, probablement pour vérifier s’il y avait un piège, un homme planqué quelque part, ou un flic, pourquoi pas. Il n’avait pas l’air très intelligent, il était d’apparence insignifiante et Hugo ne comprenait pas comment il avait pu voler son patron. Il se demanda ce que sa mère en aurait pensé. Hugo lui fit un appel de phares et avant de descendre de la voiture, il posa avec attention le livre sur le siège du passager. Il n’avait pas pu finir le chapitre où le personnage qui se prenait pour un héros, en voyant une immense armée affronter une autre armée, se jetait sans hésiter dans la bagarre. Le type qui l’observait lui fit une réflexion que Hugo trouva de mauvais goût. L’odeur du parking le prit à la gorge, un mélange d’essence et de gasoil et d’humidité et la peinture sur les piliers était sale et fissurée. Les néons au plafond se reflétaient dans des flaques d’huile et brillaient comme des petits soleils graisseux. Hugo n’aimait pas qu’on se foute de sa gueule. Le patron disait toujours qu’il fallait garder sa dignité. Il sortit son flingue et tua le type. C’est pour ça que son patron le respectait, parce qu’il réglait les problèmes vite fait et discrètement. Il enjamba le corps et s’apprêtait à remonter dans sa voiture quand il entendit une espèce de gémissement. Il y avait quelqu’un d’autre. Hugo ne laissait jamais de témoin derrière lui. Il explora le parking mais ne vit personne et c’est seulement quand il remonta dans sa voiture, juste à ce moment-là qu’il entendit à nouveau le gémissement. Il suivit le son et assis plus loin à côté d’une porte de sortie, attaché à un tuyau d’incendie, il vit un petit chien qui le suppliait de ses yeux très doux. Il s’agenouilla devant le chiot qui tremblait de tout son corps et le chiot lui lécha la main et s’approcha tout près comme pour se protéger du monde. Il paraissait triste et Hugo fut ému. Il contempla longuement l’homme qu’il venait de tuer et il eut le sentiment que le chiot pleurait. Il ne savait pas si les animaux pouvaient pleurer, il ne connaissait rien sur eux mais il décida de le prendre avec lui et c’est ainsi que tout commença, avec un livre et un chiot. Quelle galère.

 



 
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