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(Propos recueillis par Nathalie Colleville), novembre 2009.

Rencontre avec Pia Petersen

Pia au café du Méjean en Arles

Native du Danemark, grande voyageuse, Pia Petersen s’est volontairement exilée en France pour y adopter la langue française. Titulaire d’une maîtrise de philosophie à la Sorbonne, elle se consacre à l’écriture. Elle partage sa vie entre Paris et Marseille. Aux éditions Autres Temps, elle a publié en 2002 son premier roman : Le Jeu de la facilité. Ses deux romans suivants, Parfois il discutait avec Dieu et Une fenêtre au hasard sont parus chez Actes Sud en 2004 et 2005. Dans son dernier roman, Iouri, (Actes Sud, 2009), l’auteure interroge l’engagement citoyen de l’artiste, tout en explorant avec finesse les mécanismes du doute et de l’interprétation du réel. Avec ce récit haletant glissé comme par fraude dans l’atmosphère parisienne d’une galerie d’art, elle nous confronte aux enjeux politiques de notre temps et à un mode de résistance qui pervertit l’ordre moral.

CRL : Vous avez choisi d’inscrire l’intrigue de votre dernier roman dans le milieu de l’art ? Pourquoi ce choix ?
Pia Petersen : Il y avait plusieurs raisons. Il n’y a pas si longtemps, l’art et la littérature étaient très liés et leurs liens ont donné lieu à de nombreux mouvements. Puis l’art s’est séparé de la littérature qui de son côté ne s’y intéresse plus. La littérature utilise parfois l’art mais toujours un art passé, historiquement identifié comme étant de l’art. Je voulais voir si l’on pouvait retisser un lien entre ces deux mondes, tout en sachant que l’art actuel est flou pour les non-initiés. Utiliser l’exemple d’un artiste vivant est compliqué, l’artiste en question peut avoir disparu dans quelques années sans laisser de traces, sans s’être inscrit dans l’histoire de l’art. L’art actuel n’est pas encore identifiable et l’on peut passer pour un non-connaisseur, ce qui ne plaît pas forcément à un écrivain qui aime se montrer comme un érudit. En outre, l’art me semble être à l’image du monde d’aujourd’hui. Le monde est confus, difficile à décrypter, il y a de nouvelles choses qui se sont introduit dans notre univers, des inédits et que nous n’avons pas encore définies. On est en manque de définitions ou de remise à jours des définitions et le monde de l’art traduit très bien cette confusion, tous ces nouveaux liens entre les choses, l’art montre comment mélanger des éléments qui normalement n’ont rien à voir entre eux. Puis l’engagement d’un artiste qui se sert de son art pour montrer ses questions ou ses interrogations est visible et peut être direct. Iouri travaille en prenant en compte la visibilité par le sang. Il peut l’introduire concrètement par l’art, tout en restant un artiste. Pour un romancier c’est plus compliqué et il s’éloignera plus de son art.

CRL : La narratrice de Iouri est totalement absorbée par sa crainte de savoir la vérité sur son compagnon, elle le suit, l’espionne, partagée entre amour et délation. Comme Iouri pousse son engagement artistique jusqu’à l’extrême, elle poussera son engagement amoureux jusqu’au bout aussi, jusqu’à la complicité du délit. Faites-vous un lien entre ces deux attitudes ?
P. P. :
Oui, absolument et j’ajoute l’engagement dans la société. Le centre, c’est l’engagement, au sens fort. Sommes-nous encore capable de nous engager vraiment ? Ne sommes-nous pas devenus trop rationnels et trop frileux ? Ne sommes-nous pas trop accrochés à notre sécurité ? On dit que Iouri pousse son engagement à l’extrême. Peut-être pas. Il s’engage et on dit à l’extrême parce qu’il s’engage dans une société qui a perdu le sens de l’engagement, qui ne sait plus se risquer, se mettre en danger. Pourtant l’enjeu de Iouri est important pour l’ensemble de l’humanité, la liberté étant essentielle. L’engagement en tant que tel fait peur aujourd’hui. Ceux qui se transforment en bombes humaines font peur parce qu’ils vont jusqu’au bout et on a l’impression que c’est une espèce de sauvagerie ou qu’ils disjonctent. Mais si plus personne n’est capable de se mettre vraiment en danger pour une idée, est-ce que l’humanité est encore possible et si oui, sous quelle forme?

CRL : Iouri interroge aussi le tout sécuritaire qui menace l’espace individuel, une société omniprésente, quasi carcérale, intrusive qui surveille, encadre, étiquette… Vous nous avez d’ailleurs fait part de votre souhait d’échanger avec Mathieu Jung auteur du Principe de précaution (Stock, 2009), lors d’un débat aux Boréales.
P. P. :
Le principe de précaution est ce par quoi on nous soumet à une politique sécuritaire renforcée. Au nom du principe de précaution on peut faire pratiquement n’importe quoi. Mais le pire, c’est l’abandon de sa propre responsabilité et de ses propres choix. Avec le principe de précaution on fait d’un incident ou un accident particulier une loi générale qui vaut pour tous. Du coup on a des lois pour tout et n’importe quoi et notre liberté disparaît un peu plus à chaque fois. J’étais ravie quand j’ai vu le livre de Mathieu Jung paraître. Il n’y a pas beaucoup d’écrivains en France qui osent s’attaquer à des questions de société.

CRL : Vous restez fidèle au genre romanesque (même si vous jouez avec en y glissant des noms de personnes bien réelles comme Gette ou JJ Le Berre qui traversent ton dernier roman…), qu’est-ce qui vous séduit, qu’est-ce que vous permet ce genre littéraire ?
P. P. :
C’est l’un des derniers endroits où l’on jouit encore d’une vraie liberté, peut-être parce que c’est le dernier endroit où l’on peut penser en continu. Certains disent que le roman, c’est une histoire et des émotions et qu’il ne faut pas penser, surtout pas mais je ne suis pas d’accord avec ce genre d’ânerie. Le cinéma a pas mal perturbé le monde du roman, qui ne cesse de vouloir le rattraper. Les écrivains rêvent tous d’écrire un scénario et d’ailleurs ils sont de plus en plus nombreux à n’écrire que ça. Il me semble que le roman a pas mal de choses à offrir que ne peut pas offrir le cinéma. Une pensée qui joue sur toutes les perspectives en même temps. Une possibilité d’interroger le monde, qui passe peut-être inaperçue mais qui est là quand même, souvent à l’insu du lecteur. On est habitué à l’image, à une vision spectaculaire des choses. Pour rendre visible une interrogation ou une mise en question, il faut se servir de tout ce qu’offre l’image. Quand j’introduis des personnages réels dans mes histoires, je mélange le réel et la fiction et je fais en même temps un clin d’œil à l’impact de la téléréalité. Puis quelque chose a changé. Aujourd’hui on demande à un roman, donc à la fiction, qu’il soit une traduction du réel, on exige que l’écrivain ait vécu ce qu’il écrit, que le roman traduise une réalité. Par contre, notre réalité tend de plus en plus vers la fiction, notre quotidien est une histoire écrite et qui doit tenir la route, d’où l’intérêt du principe de précaution. On n’accepte plus l’incident ou ce qui dépasse du prévisible, tout doit être écrit à l’avance pour qu’aucun accident ne puisse se produire. On n’accepte plus le réel.

CRL : Finalement, le Danemark est peu présent dans vos romans. Quelle relation entretenez-vous aujourd’hui avec ce pays, sa langue ?
P. P. :
Je n’ai pas de relation avec, je n’y retourne que très rarement. J’avais pris la fuite déjà à 16 ans et le principe de précaution est l’une des raisons. Pour la langue, je ne la maîtrise plus très bien. En revanche j’observe le Danemark et son évolution. Je pense qu’il est en avance, que là-haut on peut voir les problèmes à venir, liés à un type de société nouvelle, pas encore définie. J’ai connu le principe de précaution depuis mon enfance et la manière dont ce principe peut réduire les hommes à devenir simplement rationnels. Je ne vais d’ailleurs pas tarder à écrire un roman qui se passera là-haut, au Danemark.

CRL : Vous avez tenu une librairie à Marseille. Quelle serait, en quelques titres, votre bibliothèque idéale ?
P. P. :
Je ne peux pas concevoir de bibliothèque sans Cormac McCarthy. Sinon j’ai un faible pour John Fante, Steinbeck, Nikos Kazantzakis, Kafka, Balzac, Proust, Romain Gary, Charles Dickens, Nietzsche, Montaigne, Diogène Laërce, Alain Mabanckou, Pascal Fioretto et d’autres, il y a une longue liste. En ce moment je lis Harlem d’Eddy Harris, Désert américain de Percival Everett, Doggy bag de Philippe Djian et L’Elégance du maigrichon de Pascal Fioretto.

 

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