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Un bon roman, un vrai

Dans "Un écrivain, un vrai", Pia Petersen s'interroge sur le rôle de l'artiste dans nos sociétés hypermédiatisées.

Pia Petersen à Sablet

Vade-Mecum

Gary Montaigu, écrivain très en vogue dont le premier roman vient de remporter l'International Book Prize, accepte d'être la vedette d'une émission de télé-réalité. Un écrivain, un vrai, c'est le titre de cette fausse bonne idée. Une équipe technique s'est installée chez lui et le filme 24 heures sur 24. Au fil des diffusions, les téléspectateurs sont invités à intervenir sur l'intrigue de son roman en cours. Chaque chapitre est immédiatement transposé en feuilleton télé. La littérature participative vit son heure de gloire, le "télélecteur" est né, il exerce son pouvoir absolu en donnant des "j'aime" et "j'aime pas" comme d'autre donnent des "rouges" et des "bleus", des stay et des go.

"On lira votre roman par l'image. C'est magnifique, non? Les lecteurs n'auront même plus besoin de l'objet livre. Magnifique, en effet. On prévoit les scripts à l'avance, la vie, les manies et même les histoires d'amour de Gary. Il doit écrire son roman, mais s'il pouvait tromper sa femme, si sage, avec une critique littéraire volcanique, ça serait télévisuel, non? Pétri de bonne volonté (rendre la lecture populaire, faire entrer l'amour du livre dans tous les foyers), il ne récoltera que la certitude de s'être trompé. En plus d'avoir perdu le fil de sa vie, de toute inspiration et de toute création."

"La télé est dangereuse pour les hommes, écrivait déjà Céline dans ses Cahiers. L'alcoolisme, le bavardage et la politique font déjà des abrutis. Est-il nécessaire d'ajouter encore quelque chose? (...) Demain, on pensera sans effort, puis on ne pensera plus et on crèvera enfin de la plus triste vie." Dans Un écrivain, un vrai, Pia Petersen ne dit pas autre chose. Réac? Visionnaire? Inquiète, surtout. Déterminée à arrêter les dégâts du star-system.

Couverture du livre Un écrivain un vraiPourquoi le lire ?

Parce que le story-telling, c'est bien, mais que la pensée, l'engagement réel, la création sans concession, c'est mieux. Parce qu'il est dédié à Hubert Nyssen, le fondateur des éditions Actes Sud décédé en 2011. Parce qu'il n'y a ni prétention, ni snobisme intellectuel, ni élitisme entre les lignes de ce texte. Juste des convictions, fortes, inébranlables. Parce que cette brillante démonstration de la dissolution de la création dans le divertissement n'est, pour le moment, qu'une fiction, mais que ce livre sonne comme une longue prière. Qui supplierait le dieu Média d'épargner la littérature, et la littérature de ne pas écouter le chant fielleux des sirènes médiatiques?

Où et quand le lire ?

Au grand cimetière des éléphants de la télé-réalité. Avec en mémoire le souvenir de Loft story, de ce que sont devenues ses victimes - pardon, ses participants, ses élus, si chanceux, choisis entre des milliers.

À qui l'offrir ?

À tous les producteurs de télé-réalité. Pour qu'ils renoncent. Pas la peine de tenter le diable, la littérature n'est pas soluble dans l'hypermédiatisation. À tous les artistes. Pour qu'ils renoncent, car en matière de paradis artificiels, ils ont déjà un large choix.
Par Marine de Tilly

 

Découvrez un extrait de "Un écrivain, un vrai":

"Elle pose une rame de papier sur le bureau. Son regard est glacial mais satisfait en même temps. Elle dit froidement qu’il est temps de signer le contrat, elle dit qu’il n’a plus le choix mais elle n’est pas convaincante, comme si elle s’en fichait. il ne dit rien. il a déjà fait savoir ce qu’il pensait du contrat et il ne voit pas ce qu’il y aurait à dire de plus. Sinon je le signerai, ce contrat, ajoute-t-elle. Je suis ton épouse, nous vivons sous le même toit. Je peux moi inviter l’émission à venir et tu y participeras malgré toi. Il proteste, il dit qu’elle ne peut pas le forcer et il croise les bras sur la poitrine pour donner plus de force à ses arguments. Ton roman avance? demande-t-elle d’un ton neutre pour changer de sujet. il hausse l’épaule. Elle sait bien que non. On ne peut pas continuer comme ça, fait-elle.

Elle lui dit encore, sa voix est sèche et froide, il faut signer. il n’aime pas l’évolution de la conversation et une lassitude l’envahit subitement, une fatigue et il hésite avant de répondre, avant de dire qu’il promet d’y penser mais qu’elle ne s’attende pas à la réponse qu’elle souhaite. Lui, il ne veut plus se donner à n’importe quoi et peu importe la fortune qui l’attend. L’argent, ce n’est rien, il lui dit. Elle est dressée devant lui, les bras le long du corps et elle serre les poings, ils sont tout blancs, il la voit crispée et énervée et il se dit qu’elle est au bout du rouleau, ou bien c’est lui qui est allé aux confins de sa patience.

Elle presse sa main qui tremble contre son cœur pour en ralentir le rythme. Elle a mal à la gorge, comme si quelqu’un avait tenté de l’étrangler. Ses tempes sont humides, ses cheveux aussi et son dos mouillé. Elle cherche des comprimés dans l’armoire de la salle de bains mais elle n’en trouve pas. Elle pose les mains sur ses tempes et les masse doucement pour faire passer le mal de tête. Par moments elle a ces accès d’angoisse et d’habitude les comprimés calment immédiatement la crise. Elle se rince le visage et se maquille à nouveau. il ne sait pas encore qu’elle a signé le contrat. Elle est impatiente de voir son visage quand elle lui dira que l’émission s’installe à nouveau dans les murs, qu’elle a réellement signé à sa place, que ce n’étaient pas des paroles en l’air. L’émission sera là pour elle. ce sera elle, la star. Les gens l’arrêteront dans la rue pour qu’elle signe des autographes. Fini de faire la queue dans un supermarché ou dans un magasin. Fini de se battre pour avoir une bonne place dans un restaurant. Les gens seront plus polis. ils l’aideront au moindre problème.

Elle a hâte de reprendre sa vie d’avant et sûrement qu’il l’aimera davantage, qu’il restera avec elle. Puis elle pourra prendre des leçons de chant ou commencer à écrire un livre. Un livre sur lui, Gary, pourquoi pas? Elle est bien placée pour l’écrire.

Quand elle l’a rencontré, il figurait en tête des listes de ventes. il passait d’interview en interview et les droits de plusieurs de ses livres avaient été achetés par Hollywood, qui depuis le succès du premier film faisait régulièrement appel à lui pour des scénarios. Une nuée de femmes l’entouraient. il était à la fête mais il ne se prenait pas au sérieux, pire, il n’exploitait pas ses possibilités. Elle a fait en sorte de le croiser régulièrement et le relançait quand il le fallait pour se rappeler à sa mémoire. Elle avait vu son potentiel dans la durée et lui a demandé s’il tenait réellement à dilapider son talent de cette manière et il lui a dit en rigolant qu’elle n’avait qu’à organiser son temps. c’est là qu’il l’a vraiment remarquée. Depuis elle s’en occupe à plein temps, lui facilitant la vie. Si elle écrivait un livre, elle expliquerait tout, comment il a abusé de sa confiance, comment il l’a utilisée pour y arriver, elle pourrait écrire comment elle a tout abandonné pour le suivre et faire de lui ce qu’il est. Et lui, il comprendrait enfin à quel point elle a forgé sa vie et il lui dirait merci.

Dans la cuisine, elle pose des tasses et des soucoupes sur un plateau et prépare une assiette avec des petits fours puis elle chauffe de l’eau pour infuser le thé."

 

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