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Article de François Busnel paru dans L'ExpressManifeste pour la pensée libre


La famille spirituelle de Bradbury, d'Orwell ou d'Huxley n'a pas disparu et celle d'Hubert Nyssen, à qui Pia Petersen dédie son livre, non plus. Elle relève le defi du combat pour la lucidité et l'esprit critique, pour le droit des artistes à la liberté de penser et de créer, ce qui est aussi leur devoir, pour le droit du peuple à la connaissance et non à l'abrutissement. Aujourd'hui, pas besoin de rats dévorant la cervelle ou de lance-flammes brûlant les livres pour fabriquer des êtres soumis à un régime d'un nouveau totalitarisme, où trop d'hommes trop ignorants sont réduits à n'être que «des vecteurs économiques», ou «l'esprit critique n'est plus possible»: «Le monde sombre dans le totalitarisme , dans l'ignorance, dans la déshumanisation, dans l'obsession de la sécurité, dans le profit...».

Aujourd'hui et peut-être encore plus demain, trop de cerveaux usés et rétrécis de ne pas servir adorent leur esclavage soft et leur aliénation sournoise par les moyens audio-visuels, dont la télé-réalité!

L'histoire! L'histoire!
Gary Montaigu, donc, le personnage principal du livre, au départ «un écrivain, un vrai», et pas un «écrivant», se laisse embrigader dans une émission de téléréalité de ce titre. Il s'imagine ainsi, le naïf, ramener vers la littérature tous ces gens qui ne lisent pas. Il y a souvent de ces purs (d'où l'hommage à Nyssen) chez Pia Petersen, comme les vertueux hackers du «Chien de Don Quichotte» et ça finit mal pour eux. Ce que doit écrire Gary, filmé 24h sur 24, sans liberté, sans solitude, c'est un roman «participatif», que des story-tellers résument à chaque épisode et qui suit les voeux des téléspectateurs.

Ils votent: «J'aime, je partage». Pas de possibilité de «non!», ouverture à l'esprit critique; cela «pousserait au débat, condamnerait à la marge; dire non excluait de la norme». Et pourtant, pensait encore Gary, c'était important de dire non: «L'humanité s'était construite sur le non», sur «la négativité vitale» disait Philippe Murray. Juste ce que refuse la téléréalité: il faut «positiver»!

Gary se rend vite compte qu'il n'écrit pas son roman, mais celui que dictent la foule et les story-tellers, «exaltation de la médiocrité», ce que lui avait prédit Alain Mabanckou1, réel écrivain introduit dans le roman, qui sait, lui, que l'écrivain «n'est pas compatible» avec ce décervelage, qu'il «n'est pas comme tout le monde» et qu'il doit rester «en marge du réel» pour pouvoir penser et créer. Au confessionnal du Loft, Gary en arrive à crier sa vérité, celle de son auteur qu'«Écrire n'était pas une litanie de plaisirs, mais une manière de communiquer avec le monde, de dire ou nommer l'univers, de voir les choses, d'analyser leurs liens, d'influer sur le monde et qu'il entendait changer le monde parce qu'il le fallait bien, non, le changer? Qui pouvait dire que le monde était parfait?»

Mais cette fonction critique de la littérature, les pouvoirs n'en veulent surtout pas! Autre hérésie suicidaire: «Les écrivains écrivent le monde. En l'écrivant, ils le formaient, ils le créaient à nouveau, lui donnaient des contours et que ça soit dit, s'il n'y avait pas d'ecrivains, comment alors écrire le monde? Lui, Jésus, n'existerait pas sans l'écrivain qui l'avait mis en mots.»

Mais qui tient à ce pouvoir créateur de la pensée, à la complexité et à la hauteur de la réflexion, au génie visionnaire des grands écrivains qui écrivent avec leur sang, avec leur souffle, qui mettent «leur peau sur la table»? Une peste, pour les pouvoirs ou sa très intéréssée femme Ruth: «Il déconne! Il disjoncte!» s'écrient-ils en choeur. Le livre de Pia Petersen n'est pas un essai mais un roman plein d'humour et d'effroi virant parfois au fantastique avec l'homme grisonnant, l'incertitude chronologique, Alice l'araignée ou les circonstances de la mort de Gary.

C'est aussi une réflexion sur l'avenir de nos sociétés asphyxiées et prétendues heureuses, sur le rôle et le statut de l'artiste et de la création littéraire. «Il se dit qu'il était temps de s'engager dans le processus d'une pensée littéraire qui ne serait plus destinée à éveiller seulement les émotions, mais aussi les questions, une interrogation ou une quête de l'identité du monde d'aujourd'hui, découvrir enfin les concepts qui le structurent, qui le définissent, qui permettent de le penser».

«Une oeuvre? Quelle oeuvre?
C'est fini depuis longtemps, l'oeuvre!» ironise le producteur de l'émission, Miles.
Mais, non, justement, c'est celle qu'écrit Pia Petersen.


1.Alain MABANCKOU, écrivain franco-congolais, né en 1966.
Prix de l'Académie française 2012 pour l'ensemble de son oeuvre;
«Mémoires d'un porc-epic», Renaudot 2006;
«Lumières de Pointe Noire» 2013 (Seuil)

 

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