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Logo du journal L'Humanitél'Humanité (Pia Petersen) - Août 2015

Logo du journal L'HumanitéLire le pays // Les gens

50 écrivains parmi les grands noms de la littérature francophone ont accepté de « lire le pays » pour l'Humanité et vous invitenit à découvrir chaque jour une nouvelle inédite.

Un écrivain américain...

 

Percival Everett, l'écrivain que je considère comme l'un des plus importants d'aujourd'hui, est enfin assis juste en face de moi.
Nous sommes dans le désert, installés sous un parasol qui nous protège du soleil et autour de nous, le sable. Il y a comme un étrange silence. Il me dit que je dois écouter, être attentive et j'entendrai.
Ce n'était pas facile d'obtenir ce rendez-vous, ni de m'y rendre, j'ai dû franchir huit fuseaux horaires. J'ai lu tous ses livres en français, en anglais, des essais sur son travail, des analyses minutieuses, riches et complexes. Il paraît si simple, si direct que j'ai du mal à faire le lien avec tout ce que j'ai lu sur lui. Finalement les questions que j'ai préparées émergent plus de la manière dont les critiques le lisent que de ma propre lecture. Je laisse tomber mes questions.
Écrivain, professeur à l'une des universités de Los Angeles, l'USC, peintre, poète, philosophe, musicien de jazz/blues et aussi père de famille, entraîneur de chevaux, de mules, pêcheur de truite, sculpteur sur bois. Avec un oiseau parfois perché sur son épaule, il a écrit dix-neuf romans, des recueils de poésie et de nouvelles: Désert américain, Glyphe, Blessée, Perceval Everett par Virgil Russell, son dernier que j'ai posé par terre à côté de moi, Pas Sidney Poitiers, Effacement, Frenzy, Zulus, Half an Inch of Water... ll me dit que l'oiseau a fini par prendre son envol et qu'il aime peindre autant qu'écrire.

Il a réussi quelque chose d'essentiel. Il a trouvé le moyen de faire penser à une époque où l'on déploie tant d'efforts pour en éliminer la possibilité même, faisant de sa fiction un nouveau champ philosophique et du domaine philosophique une fiction. Mine de rien, il allie ces deux genres et ouvre la voie vers de nouvelles manières de philosopher et de penser. Je ne connais pas d'acte politique plus important ou plus révolutionnaire, ni d'acte créateur plus grand.

Passionné par la mythologie grecque, le langage, la logique, il interroge les théories sur l'identité, le sens, le non-sens, il invente des dialogues délirants, certains surréalistes entre Frege, Derrida, Baldwin et Socrate, Wittgenstein, Nietzsche et on réapprend l'impertinence. Son imaginaire absolument débridé et si parfaitement ajusté nous expose des situations hilarantes, comme l'évasion d'un laboratoire clandestin de Jésus clonés en survêtement bleu ciel, d'un homme qui cherche le dentier qui a disparu de la bouche d'un autre qui a trop bu, ou Ted qui rate son suicide à cause d'un accident de voiture où il est décapité avant qu'on lui recouse la tête ou les kidnappings successifs d'un bébé surdoué qui refuse de parler, doté d'un génie qui ressemble étrangement à celui de Percival Everett, génie si gênant pour qui est discret qu'il faut le dissimuler quelque part et pourquoi pas dans le labyrinthe des pensées d'un bébé.
Autant de plis de son être, ces multiples personnages qui vivent sous son nom, à moins que ce ne soit lui qui vive sous le leur. Son humour, une évasion de lui-même? Une façon de se masquer? C'est seulement que mon cerveau est en permanence engagé dans une activité frénétique, dit Bébé Ralph/Percival Everett. Du non-sens au sens, du sens au non-sens, où est ma tête, faire sens, donner du sens, les structures et les questions tournoient comme une tornade, l'apocalypse n'est jamais loin. II pense le langage, à sa manière. Il dit que sans langage, on n'existe pas. Sans langage, on s'entre-tuerait jusqu'au dernier. Le langage est tout.

Il me raconte qu'il avait abandonné ses études philosophiques parce qu'elles l'éloignaient plus qu'elles ne le rapprochaient de la philosophie. Il ne sait plus comment il a commencé à écrire de la fiction, juste qu'il l'a fait. Quand il en a le temps, il s'assoit et écrit. Il étudie et lit beaucoup, il y a tant de choses qu'il ne connaît pas puis plus il apprend, moins il sait... L'infini est vaste.
La liberté qu'il se donne à écrire ce qu'il veut et non pas ce que l'on attend de lui l'impose sur la scène littéraire comme un écrivain non catégorisable. Incontournable. Il me confie n'aller que rarement sur Internet, il sait à peine ce que sont les réseaux sociaux et quand je lui dis qu'il existe un compte Twitter à son nom, il a l'air presque paniqué, comme si je voulais le mettre en prison. On s'empare de lui, de sa vie. Il est soulagé en apprenant que c'est au nom de Not Percival Everett, quoique...

Il y a de quoi envier cette insolence avec laquelle il garde le cirque intellectuel à distance. Ça paraît si simple. Pourquoi ne fait-on pas comme lui? Hein? Mais qui se permet d'être aussi exigeant? Je me rends compte que je n'ai pas l'intention de repartir avec des réponses, je n'en ai pas besoin. D'ailleurs, il ne répond que rarement aux questions, il préfère de loin les poser en bousculant les théories, elles en ont le tournis...

Pas de réponses aux questions, des fictions qui continuent au-delà du mot fin, qui ne se terminent jamais... Autant de façons de refuser les catégories... Autant de manières d'être insaisissable... J'aimerais peindre cette humanité singulière que je ressens en lui, ce qu'il a d'unique, comme cette intelligence du cœur qui est la sienne. Il s'amuse avec des analyses de théories scientifiques, philosophiques, logiques qui culminent dans des remarques terre à terre, ordinaires. Je ne suis qu'un cow-boy, il dit. Il me semble timide, pudique même. Il est différent. Mais qu'est-ce qu'être différent? Une dimension humaine dans un face-à-face avec ses perspectives intellectuelles. L'accès vers son oeuvre doit se trouver dans ce clin d'ceil empreint d'humour mais aussi d'ironie. Joue-t-il aux échecs?
Son approche du langage m'a troublée. La liberté, l'aisance avec laquelle il joue avec les mots, est-ce une conscience innée du verbe? Voit-il le monde à partir du langage? Une pensée organisée par le langage. Le génie, n'est-ce pas la conscience qu'on a de ce qui se trouve là avant même qu'on le découvre? Il crée, il fait de l'art, il a ça dans la peau. Il sera toujours en train dè chercher le moyen de mettre à jour d'autres approches pour poser des points d'interrogation dans un monde trop sûr de lui. Il dit que l'art contribue à faire du monde un meilleur endroit et de lui, un meilleur homme. Même quand il ne le veut pas, il s'interroge. Comment mettre à l'arrêt ce flot de pensées? Il déploie ce fil logique qui est le sien, un sens qui relève autant de l'intuition que des mathématiques et de la raison. Un coup d'oeil et il voit tout, l'harmonie et la dysharmonie, il synthétise instantanément, l'ensemble et le détail en même temps. Il est ce lien qui relie ses romans, qui, malgré leur diversité, forment un ensemble cohérent. Il y est très présent mais à une distance entretenue par l'humour, par son regard sur le langage, par la vitesse de son penser. Je lui demande s'il crée lui-même cette distance ou si elle existe en lui. Est-ce qu'il s'efforce de la théoriser, peut-être pour y échapper? Trouver comment s'en évader par la distance fictive. La rendre viable. Il répond qu'il ne veut pas être mais disparaître et quand je lui demande s'il n'a pas disparu dans la fiction depuis longtemps déjà, il a ce sourire chaleureux qui transmet l'envie de rire, pour rien, parce que ça donne envie de rire. Il insiste, dit qu'il veut disparaître derrière ses écrits. Habiter sa peinture. Se fondre dedans, devenir abstrait. Si on le décèle, lui, dans ses écrits, alors il les a ratés.
Percival Everett disparaît mais apparaît en tant que personnage dans Pas Sidney Poitiers, toujours décalé, vu de loin par lui-même, il jongle avec les négations. J'entends sa voix qui traverse ses romans alors surtout qu'il continue à rater son effacement. Sa voix, l'élément stable. Ses romans, sont-ils comme des définitions détournées qu'il forge de lui-même? Il s'éclipse mais en paraissant autrement, il est art en plus d'être artiste, il est écriture en plus d'être écrivain, ce qui ne fait qu'ajouter du mystère à cette magie dont il parle en disant que l'écriture est magique. On ne sait pas d'où ça vient mais c'est là... Il a ce sens de l'autodérision qui lui donne le recul nécessaire pour s'utiliser lui-même en tant que matière brute. Et si Van Gogh avait eu de l'humour en s'observant en tant que modèle pour ses autoportraits? Il aurait été Percival Everett. Et pourquoi ne pas s'amuser? On sait bien que rien n'est plus sérieux que le jeu. Nous, ses lecteurs, le prenons probablement plus au sérieux que lui-même. J'aimerais savoir ce qu'il en pense mais la réponse serait espiègle, oui et non mais je continue à y penser, c'est de ça qu'il s'agit, lancer la pensée sur les pistes, c'est ce qui est amusant, être sur la piste. Être en quête. Pourquoi cibler une connaissance absolue? Trouver finit souvent par l'ennui. Étudier encore et encore, non pas pour maîtriser le monde par la connaissance, mais pour enrichir sa vie avec de l'humour, toujours. Mark Twain a dû beaucoup s'inspirer des écrits de Percival Everett. Il dit pourtant qu'il n'est qu'un cow-boy. Un écrivain cow-boy qui aime le désert, les montagnes, les rivières. Il me raconte que quand il ne dort pas, il contemple le paysage, ses nuances, ses variations, si proche de sa pensée, comme une géographie et dans lequel il pourrait peut-être un jour se fondre et qu'il s'inquiète du manque d'eau dans le monde. Ce qu'on fait de la planète est si triste.
Aujourd'hui où l'on déshumanise non pas l'individu mais l'humanité tout entière, où l'élément humain est coté en Bourse, ravalé au rang de simple vecteur économique, lire l'oeuvre d'un écrivain qui décrypte le singulier dans chaque être sans se demander si les fous qui vivent dans le non-sens, ou ceux qui sont différents et qu'on appelle trop souvent des monstres ou les exclus de l'ensemble sont utiles ou non au monde, apporte de la chaleur à un monde insensible.
Je me dis que devenir abstrait, insaisissable, en finir avec les, limites, c'est peut-être ça, être libre. Une fourmi passe...

 

 
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