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Logo La MarseillaiseLa Marseillaise (Jacques Lovichi), novembre 2007

 

Une dépendance dérangeante

Passer le pont de Pia Petersen est l’histoire d’une lente descente aux enfers.
Il est des livres au goût de malaise et de cendres dont on ne saurait sortir intact. Celui de Pia Petersen est de ceux-là. L’histoire peut paraître linéaire. C’est celle d’une lente descente aux enfers consentie par la victime elle-même sous l’insidieuse forme d’une addiction aux comportements aberrants et cruels, aux règles déviantes et non-formulées (par-là justement d’autant plus fortes), aux objectifs obscurs – dont le principal semble être la destruction totale de l’individu -, d’un groupe qui, s’il n’en est pas officiellement une, fonctionne à l’évidence comme une secte.
Où commence la métaphore qui désigne la rebelle comme victime privilégiée d’une société donnée, où se suspend l’anecdote qui fait de ce récit une histoire personnelle, où se situent les responsabilités qui génèrent cette intolérable situation ? Bien malin qui saurait le dire. Avec un art consommé du brouillage de cartes, Pia Petersen – dont c’est le quatrième roman – laisse libre l’interprétation, ouverte la boîte à malices, et le lecteur mal dans sa peau. Pourtant, avec au moins trois niveaux de langue qui semblent désigner trois interlocuteurs possibles ou peut-être trois époques d’un calvaire diversement partagé, l’auteur ne donne qu’apparemment le choix. C’est la principale force du livre. Qui parle, en fin de compte ? Ce trouble que produit l’incertitude, accentuée par des retours en arrière inattendus (mais sont-ce vraiment des flash-back ?), le choix pendulaire des deux lieux principaux : la maison de Victor Hugo, place des Vosges – qui ajoute, très curieusement, une touche d’étrangeté au récit -, ainsi qu’un appartement anonyme et délabré où survit de mendicité et de rapines une partie du groupe sectaire, provoquent et délimitent l’efficacité d’un texte inclassable qui décrit, non sans quelque férocité, l’allégeance redoutable et consentie – mais aussi l’étonnante résistance en grande partie inconsciente ou instinctive (révolte animale ?) – d’un être que d’obscures raisons promettent au néant. Car enfin, quel est l’objectif réel de ce groupe ou plutôt de son gourou, si ce n’est qu’un projet totalitaire de puissance absolue – donc sans véritable but – et de destruction ? La chose – objective – se déroule dans un tel concours de subjectivité que l’on ne sait jamais où finit la réalité et où commence le rêve. Cauchemar dans les deux cas. Description foraine d’un engluement quasi irréversible ou songerie auto-destructrice ? Contrairement à l’habitude romanesque qui veut que le lecteur en sache toujours un peu plus que le protagoniste – narrateur (c’est ce qui fait généralement son pouvoir et la supériorité de sa lecture) on est obligé ici de suivre pas à pas, mot à mot, le déroulement d’opérations dont on ne saurait imaginer l’aboutissement. D’autant que Pia Petersen vous immerge dans une sorte de continuum qui ne permet pas de distinguer l’accessoire (il y a, par exemple, l’utilisation de descriptions minutieuses, inutiles mais en apparence) d’un essentiel perpétuellement – et très volontairement – fuyant, repoussé de page en page en ce mouvement labyrinthique dont les circonvolutions figurent peut-être aussi les méandres d’un cerveau malade.
"Je pourrais me lever et partir, ouvrir la porte et quitter leur maison et leur monde aussi mais je ne le fais pas, je reste là et j’attends et d’une curieuse manière je suis comme enchaînée et prisonnière aussi, prisonnière de leurs promesses et c’est tant pis pour moi."
Ce groupuscule ne fonde aucunement ses règles sur un présupposé religieux ou idéologique. Du moins cela n’est jamais dit. Le dieu vivant de ce phalanstère est tout bonnement un universitaire dont la supériorité réelle ou supposée délimite les pouvoirs et constitue le principal fonds de commerce. De lui tombent sentences et oukases dans un arbitraire consenti que justifient d’obscures fins. Distribuant félicitations et blâmes, il règne sans partage sur une cour dont les sujets – au double sens du terme – n’ont même pas pour excuse leur propre stupidité mais plutôt leur volontaire aveuglement. Son harem a perdu toute notion des valeurs. Pour ses femmes comme pour ses disciples il ne s’agit plus que de lui plaire, ce qui est à la fois le moyen et le but. La technique de l’humiliation publique et répétée bat son plein dans ce microcosme reclus auquel viennent parfois se joindre des éléments de l’extérieur qui, ayant le sentiment gratifiant d’être accueillis au saint des saints, se révèlent encore pires que les autres. Jamais l’expression hurler avec les loups n’a trouvé plus belle illustration que dans cet apologue dont les ambitions vont à l’évidence beaucoup plus loin qu’une simple dénonciation anecdotique. Si la réalisation totale de la personne passe par son entière destruction, on voit parfaitement où cela peut mener. Car ici l’idéologie – peut-on nommer ainsi l’obscur fatras qui constitue le corps de la doctrine ? – n’ayant pour objectif qu’elle même, son maintien et sa perpétuation, il devient évident qu’elle n’a aucun sens. De là le sentiment de sourde angoisse qui, dès les premières pages envahit le lecteur et ne le quittera pas une fois le livre refermé. L’apparente happy end demeure ambiguë puisque l’homme qui attend à l’extérieur et dont nous ne savons rien, tire peut-être l’héroïne de cette situation désespérée pour la plonger dans un monde pire encore. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Cela peut-être, plus que de Pia Petersen, l’auteur, ne dépendrait-il pas uniquement de nous et de la façon dont nous avons lu ce livre?

Jacques Lovichi

 

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