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Muriel Steinmetz - Août 2014

Roman. La longue marche des pauvres le jour des oscars

Pia Petersen imagine que l’immense foule des déshérités inonde Los Angeles, en même temps qu’une panne informatique vise les multinationales.

Couverture du livre Mon nom est Dieu - Éditions Plon La romancière danoise Pia Petersen vit à cheval entre Paris et les États-Unis. Los Angeles est sa ville de prédilection. Elle y campait déjà l’action de son dernier roman, Mon nom est Dieu. Ils déboulent de partout. Ils ont les poches trouées, l’haleine chargée, des valises sous les yeux. Ils viennent des quartiers mal famés de la ville ou de plus loin. Certains ont marché cinq heures. Ils ont couvert plus de trois cents kilomètres. Tous vivent à la rue. Ce sont les pauvres, les sans-abri, les exclus du système, les sans-dents. Ces «bouts fragmentés», «dispersés», à la fois menace et symptôme, quasi sans voix, se sont donné rendez-vous à Los Angeles, la cité des riches, le jour de la remise des oscars. La masse compacte d’hommes et de femmes, Américains pauvres de toutes catégories, certains le poing levé, avance en silence devant les villas cossues face aux caméras du monde entier. Au départ de cette longue marche pacifique, on découvre Laline, jeune femme de mère haïtienne et de père suédois. Hackeuse chevronnée, un pied dans le système (elle est employée aux services statistiques de la ville) et un pied dehors (elle manie le Net comme personne et signe Luna sur son blog). Les pauvres, elle les comptabilise sur son logiciel, jusqu’au jour où elle décide d’aller sur le terrain, pour mettre des noms sur des chiffres et un visage sur chacun. Alors germe l’idée de cette marche des laissés-pour-compte, doublée, le même jour, à la même heure, d’un «hacking», soit une panne organisée du système informatique visant les multinationales, avec prise en otage des données contre rançon: la création d’une rente universelle pour tous.

Le roman se joue en partie dans la rue, à fleur de bitume. Sous la plume vive de Pia Petersen, Los Angeles, qui repose sur une faille sismique, se mue en système nerveux hyperactif. On passe de Beverly Hills aux quartiers déshérités, des gangs salvadoriens et mexicains préposés au maintien de l’ordre de la marche aux flics débordés ou aux urgentistes maniaco-dépressifs, sans oublier les journalistes. La romancière capte les visages singuliers et pluriels du soulèvement. D’entrée de jeu, l’émeute redoutée est comme filmée à hauteur d’hommes, avec de nombreux flashback. L’allure du récit apparaît savamment fluide. Un sûr sens du rythme et du suspense l’anime pas à pas. L’amour n’est pas absent, qui flambe entre deux héros de la révolte. Pia Petersen multiplie les points de vue. Ce roman percutant donne à penser d’une voix forte sur l’injustice planétaire dans ses ultimes conséquences concrètes, tout en flétrissant une société qui robotise en réduisant le travail à un produit de luxe. Des citations d’intellectuels, tel le philosophe des sciences Thomas Kuhn, entre autres, ponctuent les chapitres; effet de distanciation incitant le lecteur à interroger le récit et à désirer résolument un changement de paradigme.
Muriel Steinmetz
Jeudi, 21 Mars, 2019

Paradigma Pia Petersen Les Arènes, 384 pages, 20 euros