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Logo des Éditions Bleu pétroleBleu pétrole (Vanessa Gustaw), mars 2011

 

Eros, Thanatos et création artistique

 

Iouri, Pia Petersen, Actes Sud, 2009, 359 pages.

Je suis séduite par le monde de l’art. Séduite par répulsion, séduite parce que je ne comprends pas ce qui s’y passe, séduite parce qu’il y a de l’obscène et du monstrueux.
Avec Iouri, roman fascinant et vertigineux, Pia Petersen reprend avec brio la tradition littéraire du roman d’artiste, comme ont pu le faire Zola avec L’Œuvre ou, plus récemment, Siri Hustvedt avec Tout ce que j’aimais.
L’auteure nous plonge dès les premières pages dans un gouffre sans nom, celui de la peur, du crime. Une atmosphère sombre, inquiétante. Un assassin conscient de sa démarche, à la fois hésitant et déterminé. Une victime apeurée. Une tension, le fil raide des Parques grimaçantes. Qui surveille ? Le trouble est semé.
Max, la narratrice, jeune femme peu sûre d’elle, nous raconte Iouri, un artiste secret et taciturne, qui est aussi celui qui partage sa vie. Un couple en clair-obscur : elle, pâle et maladroite, lui, sombre et violent. Un tableau amoureux dont la monochromie est à l’image du roman.
Iouri incarne la figure romantique de l’artiste épris d’absolu, tout entier à son art. C’est un génie, il fascine, on le craint, on le respecte. Un Heathcliff qui se serait fait artiste. Il nourrit un projet étrange et s’engage dans une démarche radicale. Quand l’art devient crime, ou comment basculer vers le « terrorisme artistique » pour revendiquer le droit à la liberté.
Mais Iouri reste énigmatique. Peu à peu, il s’enferme dans le silence et la solitude. Excluant Max de sa vie, il devient une ombre menaçante, chuchotant à de rares occasions des bribes de phrases sibyllines auxquelles la jeune femme s’accroche. Iouri est-il fou ? Peut-on tout se permettre au nom de l’art et de la liberté de pensée ? Max ne reconnaît plus l’homme qu’elle adore et se retrouve seule avec ses pensées. Et seule avec son amour. Une variation du trio racinien dont le troisième protagoniste serait l’Art.
Le style de Pia Petersen fait entendre une voix à la fois simple et tortueuse, entêtante comme un riff de Tricky. On suit les ondulations et les méandres de la pensée de Max, les phrases s’enroulent sur elles-mêmes, prisonnières des obsessions de la jeune femme. Celle-ci oscille entre doute et raison, trop amoureuse de Iouri pour accepter la réalité, mais trop lucide pour l’ignorer. Max, étourdie d’extase et d’effroi dans les vapeurs troubles de la création artistique d’un fou. Ambivalente, elle interprète les non-dits, ressasse des hypothèses, les bâtit pour les découdre immédiatement après. Une Pénélope du désespoir, la face voilée de promesses létales, dont l’Ulysse est tout près mais demeure insaisissable.
Pia Petersen questionne dans ce livre l’art et l’amour dans leur proximité avec l’absolu et donc la mort. C’est finalement la narratrice, fragile et aveuglée, qui s’achemine tout au long du roman vers une folie troublante. Et nous avec.
J’aimerais penser à autre chose que Iouri et notre histoire. Penser à autre chose. Mais ce n’est pas possible. Il revient dans ma tête, il me hante presque et j’y pense, je n’arrive pas à lâcher prise, comme si c’était une obsession et pourtant il n’y a pas d’obsession, je veux seulement comprendre mais je ne sais pas comment y arriver et peut-être bien que je ne le veux pas. C’est légitime. Il est si sombre et réservé et quelqu’un doit être là pour lui. Pour comprendre, il faut que je m’engage avec lui dans le noir, que j’aille avec lui dans son gouffre mais j’ai peur de ce que je vais découvrir.

Vanessa Gustaw

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