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Un écrivain, un vrai de Pia Petersen.

 

J’aime, je partage. Non, ce n’est pas d’un réseau social bien connu dont il est question, mais de littérature. De littérature et de télévision. Car à l’heure où la plupart des auteurs et libraires se demandent comment plaire au lecteur et lui donner envie de continuer à découvrir des œuvres profondes qui font réfléchir, d’autres, sentant le bon filon, envisagent le mariage du livre et de la télé, se servant de l’un et de l’autre, à travers une gigantesque opération de promotion déguisée en émission de téléréalité.

C’est ce qui arrive à Gary Montaigu, un auteur reconnu qui vient de recevoir le très prestigieux International Booker Prize. Sur les conseils de son attaché de presse, et sur l’instance de son épouse Ruth qui depuis des années s’investit dans sa carrière, allant jusqu’à relire ses manuscrits, et même les annoter ou parfois les corriger, distillant son avis éclairé sur l’œuvre de son époux, il accepte de participer à Un écrivain, un vrai, la nouvelle émission de téléréalité dont il sera la vedette. Une équipe de télévision s’installe à plein temps chez lui et le filme au quotidien, quand il écrit bien sûr où il incarne les affres de la création, quand il prend ses rendez-vous, ou quand il sort, au restaurant ou pour rencontrer la jet set littéraire dont il fait partie.

Gary est intimement persuadé au départ de cette aventure que cette émission rapprochera les gens des livres, qu’elle leur ouvrira l’esprit, leur apportera un peu de curiosité, et peut-être, leur fera découvrir ce qu’est la littérature, lui donnant l’envie d’ouvrir un roman et de s’y plonger. Sa femme de son côté voit le bon côté financier de l’affaire, ainsi que la notoriété supplémentaire que cela amène non seulement à l’auteur, dont elle se dit la muse, mais au couple, et donc à elle. Son ambition est féroce et elle est prête à tout, ou presque pour maintenir son homme au sommet de sa gloire.

Mais Gary est lentement pris de doutes. La proximité permanente des membres de l’équipe de tournage lui pèse, ainsi que les évènements censés mettre du piment dans l’histoire, car quoi de plus rasoir que d’uniquement observer un écrivain… en train d’écrire! Une jeune journaliste préparant un papier sur l’auteur vient donc s’installer chez le couple, avec la mission de tenter de séduire Gary face aux caméras, au grand dam de l’épouse, qui serre les poings et ronge son frein en se disant qu’il faut se soumettre un peu pour arriver à ses fins, et pour que cette émission soit un réel succès populaire, pour que les téléspectateurs la regardent avec envie, curiosité, attendant le petit évènement ou le grand clash qui les fera frémir, trembler. Gary tente tant bien que mal de poursuivre son roman en cours, dont l’intrigue est sans cesse remise en question par le public au travers d’un vote, et comme dans les émissions de téléréalité que vous avez sans doute regardées sur votre petit écran, il se soumet à des scènes filmées dans un «confessionnal», doit se livrer, partager, bref, devenir un pur produit marketing à vendre du papier. Mais il devient angoissé, peu productif, et trouve qu’il n’écrit plus rien de qualitatif, de personnel, de «vrai», et se fait même copieusement engueuler par son ami Alain Mabanckou, qui lui assène de face ses quatre vérités: il s’est fait le jouet d’un énorme business qui le perdra, car il y perd son âme d’écrivain, son indépendance d’esprit, sa personnalité, tout ce qui fait son talent.

Pia Petersen, avec le talent qu’on lui connait, décrit tout le processus d’une manière extrêmement précise, de même que les interrogations de l’auteur et ce qu’on pourrait appeler sa lente descente aux enfers. Elle alterne les paragraphes narrant le Gary de maintenant, cloîtré dans son bureau au sous-sol, surveillé par une femme aimante mais plutôt inquiétante, assis dans une chaise roulante depuis un accident dont on ne sait rien au départ, avec le récit des évènements de l’année précédente, celle où tout à commencé. Et où tout s’est terminé.

Ce roman est passionnant en ce sens qu’il oblige le lecteur à se poser la question de l’emprise de la télévision, et notamment de la téléréalité, cette nouvelle forme de télé intrusive et indiscrète qui semble passionner le public, alors qu’on peut l’apparenter à du voyeurisme pur, et dont la médiocrité et la vulgarité ne font que s’accentuer au fil des émissions proposées. Or le monde du livre est en berne, en perte de lecteurs, et l’idée de rassembler les deux pourrait paraître attirante, distillant un peu d’attractivité dans l’univers figé de la littérature. Ces deux mondes deux peuvent-ils se rejoindre? Le doivent-ils? Peut-on remplacer la créativité, l’art, par des images destinées à plaire aux masses?

Le roman ne donnera pas de réponse, mais fait se poser des questions importantes, vitales même pour que notre société d’ultra consommation puisse continuer malgré tout à produire des œuvres de qualité, pour que la pensée reste libre, sans essai malsain de séduction du public moyen, sans concessions. Un écrivain qui écrit uniquement pour plaire à son public est-il encore un écrivain, un vrai? Pia Petersen, en tout cas, l’est, c’est certain.

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