Textes - Nouvelles...

 

 

Couverture du numéro 85 de L'Atelier du RomanCouverture du numéro 85 de L'Atelier du RomanCouverture du numéro 85 de L'Atelier du Roman

La Liberté, mon ennemie

Texte de Pia Petersen
paru dans le n° 85 de L'Atelier du Roman


L’Atelier du roman s’est donné rendez-vous à Thélème, quelque part dans le wilderness, comme ils disent aux États-Unis, ou à la campagne, comme ils disent en France.
Les écrivains se succèdent sur l’estrade pour parler de la liberté, d’après un texte de Jean-Yves Masson. Liberté – quelles règles pour quel jeu? Nous sommes une bande d’écrivains qui débat sur la liberté, ou non, du roman et de l’écrivain face à son œuvre pendant que le PEN American Center se bat quotidiennement pour libérer les poètes et écrivains des prisons où ils ont été jetés parce qu’ils avaient défié, de par leur écriture, les autorités. Pendant que nous discutons de Proust et de Flaubert, souriant aux sous-entendus des calembours d’un air satisfait, le monde explose faute de langage pour le définir, il y a des guerres partout sur la planète, au nom du terrorisme, au nom de la religion mais surtout parce que nous manquons du langage qui nomme ce qui est...
Extrait

 


À la recherche de Percival Everett

Percival Everett

Texte de Pia Petersen paru dans le n° 85
de La Revue L'Atelier du roman
et dans L'Humanité

Percival Everett, que je considère comme l’un des écrivains les plus importants d’aujourd’hui, est enfin assis juste à côté de moi. Nous sommes dans le désert de Mojave en Californie, installés sous un parasol qui nous protège du soleil et, autour de nous, les dunes de sable. Il boit de l’eau de sa gourde, attendant que je pose des questions. Il ne semble pas pressé. Il y a comme un étrange silence, presque surnaturel. Il me dit que je dois écouter, être attentive et j’entendrai. Ce n’était pas facile d’obtenir ce rendez-vous ni de m’y rendre. J’ai dû franchir huit fuseaux horaires, changer d’avion deux fois, négocier avec l’immigration, prendre un bus jusqu’au désert et faire le dernier bout à pied mais cela en valait la peine et si ça ne tenait qu’à moi, je rendrais la lecture de son œuvre obligatoire...
Extrait


Boris Vian en Haïti

Texte paru dans le n° 70 de L'Atelier du roman
et dans le n° 2 de la revue Intranqu'îllités

Boris Vian et sa trompettePoète, écrivain, chroniqueur, jazzman, ingénieur, Haïti était incontournable mais il ne l’avait jamais visité. Aujourd’hui il se venge en posthume, pour redevenir vivant.
Il aime jouer avec les mots.
Port-au-Prince.
Il fait la queue dans une espèce de hangar. L’accueil est chaleureux chez vous mais qu’est-ce que c’est déglingué, il dit à une femme à côté de lui à l’aéroport, serrant sa trompinette contre lui.intranquillites mijak Le contrôleur de passeport fixe son instrument avec méfiance. Un flic fait signe à Boris de passer. Il passe sous un panneau, port d’armes interdit. La java des bombes atomiques. Dehors, Port-au-Prince l’attend. Soleil cru. Un bruit assourdissant lui saute à la figure, des klaxons, des musiques, des voix fortes, des cris stridents, les gens se parlent. Il est compressé par la ville surpeuplée, la foule, des mains, des bras, des corps partout. Vertige. Ça tourne dans sa tête.
Il est chez lui, enfin, dans un marasme fou que la mort omniprésente rend vivant.
Vivre jusqu’à la dernière goutte. Vivre comme jamais avant. Vivre avant qu’il ne soit trop tard. Vivre tout de suite, ça ne peut plus attendre, c’est maintenant...
Extrait


SaxophoneclarinetteSaxophone

 

Nora et la musique

Nora n’arrivait pas à oublier le vieux clochard qu’elle avait croisé pendant que sa mère faisait des courses, il était assis sur le trottoir, adossé contre le mur et il jouait du saxo.
C’était le printemps, il ne faisait pas trop froid et les gens étaient plus souriants que d’habitude. Nora ne l’avait jamais vu avant. Elle s’était sentie étrangement troublée par le son triste de l’instrument et quand sa mère sortit de la boutique, Nora voulut rester encore pour l’écouter. Sa mère lui dit qu’elle le verrait un autre jour, tu as des devoirs ma chérie et elle entraîna sa petite fille avec elle.
Nora tourna la tête et regarda le vieux clochard aussi longtemps que possible
Elle vivait avec ses parents dans la rue Ségur, qui donnait sur la rue Saint-André-des-Arts. Ils habitaient un grand appartement confortable ...
Extrait

 


Couverture de La Revue Littéraire Labirinti- Éditions de l'Università di Trento (Italie)Couverture de La Revue Littéraire Labirinti- Éditions de l'Università di Trento (Italie)Couverture de La Revue Littéraire Labirinti- Éditions de l'Università di Trento (Italie)

Réalité des écrivains

Texte paru dans le n° 150 de La Revue Littéraire Labirinti

Avventure da non credere. Romanzo e formazione

La réalité, c’est l’ensemble des choses qui sont, qui ont une existence objective et constatable, c’est ce que nous apprend le dictionnaire, pratiquement n’importe quel dictionnaire. C’est donc quelque chose qui se situe en dehors de nous et sur lequel nous n’avons pas forcément un contrôle.
Être écrivain est un statut ambigu, ou plutôt être romancier est ambigu. C’est d’abord une manière de s’inscrire dans une longue tradition foisonnante d’êtres qui écrivent des choses magnifiques, destinées à nous éclairer, à nous faire rêver, à nous aider à comprendre le monde...
Extrait

 

 


Couverture de La Revue Littéraire - Éditions Léo ScheerConcierge - Photo de Robert DoisneauCouverture de La Revue Littéraire - Éditions Léo Scheer

Concierge story

Texte paru dans le n°53 de La Revue Littéraire

Ma concierge, pour une raison que j’ignore, m’arrête toujours pour m’interroger quand elle me croise. Elle veut connaître mon planning, savoir comment marche mon dernier roman, s’il y a eu des articles. Elle me dit à chaque fois que ni sa soeur ni son fils ne me connaissent. Je l’intrigue. J’ai souvent tenté de sortir de l’immeuble sans qu’elle me voie mais elle reste tapie derrière sa fenêtre, à surveiller la cour. J’avance discrètement la tête afin d’inspecter les environs. J’ai un débat dans une heure alors pas question qu’elle m’interpelle. Son nom est Christiane mais dans ma tête je l’appelle la concierge pour garder les distances. Une fois j’avais accepté de boire un café chez elle. PLUS JAMAIS JE NE M’EXPOSERAI DE LA SORTE. Apparemment elle n’est pas là. Je poursuis mon chemin et juste quand je me crois sauvée, j’entends sa voix derrière moi...
Extrait


Couverture de La Revue Passagers des Vents n°1Couverture de La Revue Passagers des Vents n°1Couverture de La Revue Passagers des Vents n°1

Une folie en commun

Texte paru dans la revue Intranqu'îllités n° 1
de l’association Passagers des Vents - Haïti

Turbulence évitée, cyclone éloigné, la traversée des mers en coup de vent, à peine une ride pour nous effrayer, Wilfried N’Sondé et moi atterrissons à Port-au-Prince, Haïti enfin. Les rumeurs sont restées au loin, Haïti s’ouvre devant nous, accueillante et souriante, contradictoire, tout en contraste. Un homme se saisit de ma valise, je m’y accroche, l’homme parle en créole à Wilfried qui ne comprend pas la langue, Wilfried demande James, on cherche James Noël et l’homme nous entraîne, tirant ma valise et moi avec jusqu’au pick-up, où effectivement James nous attend. Nous avons immédiatement su que James Noël, poète, est aussi un vrai organisateur...
Extrait


Raymond Jean

À Raymond Jean

Raymond Jean est mort
et le Président n’en a pas dit un mot

Quand j’ai croisé Raymond Jean, je n’étais personne et aujourd’hui, je ne suis toujours personne mais j’ai croisé Raymond Jean qui m’a offert son amitié et son soutien d’écrivain. Je me souviens encore de mon étonnement de voir un grand écrivain comme lui si accessible, si ouvert aux autres et encore capable d’émerveillement, quoique souvent angoissé. Il m’a beaucoup aidé: il m’avait présenté Hubert Nyssen, il relisait mes manuscrits (je lui donnais toujours mes manuscrits en même temps qu’à Hubert), il ne suivait pas seulement mon actualité mais celle de tous ces écrivains qu’il avait connu à leurs débuts.
Raymond, tout le monde le connaissait. Où qu’on aille sur la planète ...


Dessin La petite fille et le chienDessin La petite fille et le chienDessin La petite fille et le chien

La petite fille et le chien

Une petite fille observe son chien d'un air déterminé.
Elle a sept ans et ses parents lui disent souvent qu'elle est la plus jolie du monde et la plus intelligente aussi. La petite fille s'appelle Nora et elle a supplié ses parents pour avoir un chien à elle. En cédant ils lui ont dit qu'elle devrait s'en occuper tous les jours. Elle avait promis. Le chien a l'air coupable. Tu ne dois jamais faire ça. Jamais. Tu m'entends? Le chien gémit et s'avance en rampant sur le ventre. Il faut toujours m'obéir. Le chien gémit encore. Elle se penche sur le chien et pose sa main sur son museau puis elle laisse glisser sa main et la pose sur le collier. Le dernier reste de soleil s'étire derrière elle et s'apprête à disparaître dans la nuit. Le chien aboie. Nora serre la main sur le collier. Je t'avais dit de ne pas aboyer. Elle lève l'autre main qui tient un bâton et elle prend son élan sans se presser puis elle abat son bras et frappe le chien de toutes ses forces...
Extrait

 


Couverture de GEOPia Petersen sur son balcon à Marseille - Photo Bertrand DesprezCouverture de GEO

Marseille par Pia Petersen

Texte paru dans GEO

Photos de Bertrand Desprez

À Marseille, il y a le soleil et la mer, il y a de l'ail et du pastis et des olives et parfois on tombe sur une sardinade, un apéro géant autour de sardines grillées. Le vieux-Port est au centre de la ville et il y a la Canebière dont on écrit toujours qu'elle se jette directement dans la mer. Il y a la Corniche, la plus belle corniche du monde d'où l'on voit le château d'If et le Frioul et l'hôpital Caroline. Quelques monuments et le David qui regarde vers le Prado, montrant ses fesses à la mer et l'installation de Buren avec ses drapeaux du monde entier. Il y a les auteurs de polars marseillais toujours en train de dédicacer quelque part, ils se déplacent tous ensemble, comme un team de foot et au Vieux-Port on peut boire un verre au café "OM" en regardant les matchs sur des écrans de télé énormes. Il y a un tramway tout neuf qui suit le trajet du métro et dont on dit qu'il ne peut pas entrer dans le tunnel. À Marseille, il y a une logique qui défie toutes les lois de la logique. Il y a une logique qui s'apparente à des axiomes personnels et quelqu'un en a saupoudré les rues...
Extrait


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Vue de Marseille

Insolence et nonchalance

L'Express - Pia Petersen - Juillet 2008

Installée en Provence où elle ne fait « plus qu’écrire », cette blonde aux grands yeux clairs se sent «en famille». Tant et si bien que dans la cité phocéenne où elle vient de terminer son quatrième roman, on la surnomme désormais… la Marseillaise d’origine danoise.

Il m’a proposé de m’installer avec lui à Aix-en-Provence et j’ai dit oui. «Tu verras. C’est la plus belle ville de France, il y a des fontaines et il fait beau puis c’est le pays de Cézanne et de Zola et la Provence est magnifique. Il y a bien sûr Marseille, mais on n’est pas obligé de s’y rendre. Marseille, la ville des trafics, avec ses bars tenus par le milieu, une ville à problèmes: on peut ne pas y aller, mais il y a quand même la mer, la mer qui s’étale tout au long de Marseille, la plus belle corniche du monde.»
Je voulais vivre en Bretagne, dans les tons gris, de toutes les nuances et être entourée d’arbres nus, couchés par le vent mais tant pis. Pourquoi pas la Provence? Et puis pourquoi pas Marseille?...
Extrait


Gateau au chocolatFoie gras

Vice ou vertu

 

La gourmandise, un vice? Peut-être une vertu. On ne sait plus très bien. Hugo y pense tout le temps. Il y pense quand il mange une part de gâteau au chocolat. Il y pense quand il déguste du foie gras. Il n’est pas obligé d’y penser, il pourrait penser à autre chose mais il pense toujours à ça, la gourmandise est-elle une vertu ou un vice?
Il en parle souvent autour de lui, il interroge les gens mais les gens s’en foutent de ses questions, ils considèrent que ce n’est pas important. Pourtant il estime que c’est une question majeure et il en a fait un but. Tout le monde n’a pas de but. Il considère que les gens sont trop nombreux à vivre sans but à réaliser et que vivre sans but est comme de vivre pour rien. Ça le gêne. Il pense qu’il faut vivre pour quelque chose et lui, il vit pour manger et aussi pour résoudre l’énigme, la gourmandise, une vertu ou un vice?...
Extrait