La lettre de Luna

 

 

Couverture de Paradigma - Éditions EquinoX / Les Arènes

Nouveau paradigme,
nouveau monde

On dit qu’il est temps de changer le monde puisque plus rien ne marche. On dit vive la révolution mais la révolution est derrière nous, elle s’est faite à notre insu. Le monde a changé. Nous sommes dans un nouveau monde mais nous ne l’avons pas pris en compte. On a beau faire des efforts pour résoudre les problèmes qui s’accumulent à une vitesse affolante, rien ne semble marcher et l’état du monde empire. On a du mal à concevoir l’ensemble, on n’arrive plus à distinguer et à lier les choses entre elles, on n’arrive pas à saisir le véritable problème.
C’est qu’on interprète le monde selon un ancien paradigme, sans tenir compte que ce paradigme a déjà changé.
Pour que le nouveau monde soit, que le nouveau paradigme soit réellement une possibilité, il faut l'accepter, le nommer. Cela ne peut se faire que si l’on admet qu’une rupture s’est produite et que l’homme a subi un profond changement de perception, de perspective, d’angle de vue. L’homme a vécu une révolution perceptive et sa vision de lui-même a changé. Il ne se pense plus d’après son idée de l’humanité mais d’après l’économie, un déplacement de perspective qui a entraîné la déshumanisation de la société.
L’informatique introduite dans les entreprises et à domicile à partir des années quatre-vingt a été le déclencheur. L’homme a cessé de compter sur lui-même pour tout déléguer au cerveau artificiel. L’économie s’est virtualisée en un clin d’oeil et plus rien n’échappe à ce qui est devenu un système global. L'économie, omniprésente et totalitaire, est devenue la colonne vertébrale, l’axe central, le principe fondamental à partir duquel l’homme s’articule et se définit. L’homme se retrouve un simple vecteur dans ce système dont l’obsession est de consolider son propre pouvoir, un système qui aujourd’hui navigue sans intervention humaine. Vivre en dehors du système est impossible puisqu’il s’est muté en un réseau qui s’étend sur toute la planète, reliant le tout à un ensemble, le capitalisme, la consommation, la loi du plus fort. L'homme est désormais inutile.
Le monde nouveau se tient dans ce réel virtuel, un réel considéré plus vrai que la réalité. Ni illusion ni fiction, il est notre seule réalité, il est abstrait et pourtant on y a construit notre monde. Le temps est pris entre son illusoire virtualité et sa réalité bien réelle. La vitesse augmente, les repères chronologiques disparaissent dans la confusion des nouveaux temps, on découvre le temps à la fois compressé et infini. L’espace explose, les repères géographiques ne correspondent plus à la réalité, on découvre qu’on peut être partout en même temps. L’espace qui n’existe plus se fait pourtant sentir tous les jours aux frontières.
Infiniment petit dans un système trop complexe, l’homme lâche prise. Être un simple vecteur économique purgé de toute humanité fait peur, surtout quand on se croit encore dans un monde humain. Pris en otage entre vrai et faux, tout semble confus et égaré, on cherche à échapper aux peurs que déclenchent ce changement de monde. Par peur, on recule, on essaie de freiner le progrès pour revenir en arrière et retrouver une manière biologique et authentique de vivre. Seulement le monde n’est plus le même.

Le langage n’est pas à jour

Tout a changé et pourtant le monde continue de fonctionner sur ses anciennes bases et l’homme se trouve coincé entre l’ancien et le nouveau monde. Il cherche à dire ce qui ne va pas, ce qu’il faut pour que ça aille mieux mais ses paroles ne correspondent plus à rien. Le langage, un ensemble de concepts et notions, n’a pas évolué en fonction du monde qui est. Les concepts sont antidatés, décalés du présent et on est piégé entre notre réel virtuel et nos moyens pour le dire. Nous disons temps, nous pensons à une ligne continue mais la continuité selon une logique linéaire est rompue. Il n’y a plus de différenciation entre les données, tout est nivelé sur le même plan. Nous pensons par zapping, un cheminement fragmentaire et fluide qui part dans plusieurs directions et niveaux à la fois. Nous disons espace, nous pensons à des pays entourés de frontières. Seulement l’espace ne se délimite plus selon des repères géographiques mais par ordre d’intérêt et parcourir un espace ne se calcule plus en vitesse réelle puisqu’on peut traverser la planète instantanément. Par l’Internet nous avons découvert les moyens de créer et de jongler avec un temps et un espace personnels mais comment faire correspondre son temps et son espace au temps et à l’espace d’autrui ? Comment s’accorder sur quelque chose quand tout est une histoire de perception ?
Pour aborder les problèmes de société, les concepts de base ont besoin d’une mise à jour pour que l’homme puisse prendre en compte le présent et le formuler.

Continuer à réfléchir le monde sur la base des définitions qui n’incluent pas dans l’équation le bouleversement technologique et économique, un binôme qui a réduit notre univers humain à une formule unique, mécanique, empêche de placer le problème à sa juste place. Modifier des éléments isolés d’une société est à priori possible. On aurait réagi plus tôt en analysant à temps l’impact de l’informatique, le monde aurait pu être différent. Analyser par secteur n’est plus possible. La crise économique durable, ni inéluctable ni obligatoire mais ignorée nous a conduit dans une globalité, un système où tous les éléments sont interdépendants et liés. Aussi, pour sortir de là, il faut rendre le passé au passé, le temps d’analyse.
Le passé, une mise en perspective de l’histoire de l’humanité, nous permet de penser le présent et le comprendre en le comparant. Le passé est confronté à une réécriture permanente de lui-même mais réécrire le passé n’écrit pas le présent.
On dit que le nouveau n’existe plus. On fait des collages avec des éléments du passé. On n’est plus dans la construction mais dans l’aménagement, la rénovation du passé et on répète que le nouveau n’existe pas, on l’appelle plutôt l’inédit. Le passé ne peut pas se superposer à notre présent ni aider à le comprendre puisque l’inédit ne trouve pas son écho dans l’histoire.
Notre problème est de dire notre présent, notre nouveau monde.

Comprendre l’état du monde nécessite une mise entre parenthèses du passé pour penser plus librement le présent et faire un inventaire des concepts fondateurs afin de leur ajouter ce qui leur manque, la réalité présente. Cette réalité est déjà la nôtre mais n’est pas nommée. Ce manque de langage actualisé maintient les problèmes du passé en tant que problèmes actifs et masquent les problèmes du moment, créant une prolifération de problèmes tous azimuts qui conduisent à la dispersion des matières grises. A quel problème accorder son attention?
Et à qui cela profite-t-il ? À qui profite le crime ?
Le pouvoir dominant, gouvernements et multinationales, tire son épingle du jeu. En conservant les problèmes dans l’ancien monde à l’aide des définitions qui ne correspondent plus à ce qui est, il nous maintient dans le décalage, un monde qui n’est plus, un problème mal posé, un faux problème. Travail, pauvreté, économie, racisme, immigration, dette, écologie, autant de problèmes mal posés. Ce décalage qui annule tout contre-argument permet au pouvoir de s’enrichir sans aucun contrôle. Son utilisation d’Internet et de la globalisation lui a permis de créer une catégorie off-shore du pouvoir dont la force est son invisibilité. Il est intouchable puisqu’il se situe dans le nouveau monde alors que nous sommes tous coincés dans l’ancien monde.
Pour penser le monde et se le réapproprier, on doit d’abord se voir et se comprendre en tant que vecteur économique dans le système capitaliste qui vise la rentabilité et l’efficacité et n’accepte aucun manque à gagner, erreur, perte ou inutilité. Il est vital et urgent de prendre en compte que le principe fondamental de l’humanité n’est plus son humanité mais l’économie, sans quoi le problème sera toujours décalé puisque le problème ne sera jamais dans le bon monde. Pour inventorier les concepts et leur ajouter ce qui leur manque il est nécessaire de s’accorder d’abord sur une perception commune. Admettre qu’on est désormais dans un nouveau monde, fondé sur une économie capitaliste à travers laquelle nous nous définissons, nous donne la possibilité de situer les problèmes au bon endroit et de là à remettre l’humain au centre de notre préoccupation. Ce travail de redéfinition est nécessairement mondial.
Se battre pour le monde qu’on veut nécessite de comprendre le monde qui est.
Se battre pour un monde qui n’est plus, c’est se battre contre le monde qui est.
Refuser la globalisation, refuser ce qui est, c’est refuser aussi de reprendre en main notre vie et notre monde. En revendiquant la table rase pour avancer, la remise à zéro, la révolution, ou l’apocalypse qui assainirait l’ensemble, on reste dans une ancienne logique de l’ancien monde, dont les fondements sont tirés de la Bible.
Se réapproprier une idée de l’humanité veut dire laisser le passé au passé, accompagner la mondialisation qui, faute de contre-argument, est entre les mains du capitalisme et l’analyser, en posant ce qui est en tant que problème dans sa globalité.

La fin du travail est un bien

Pouvoir se nourrir est un droit fondamental mais ce droit a été privatisé. Les ressources naturelles ont été distribuées à des organisations privées et l’accès à la chasse, la pêche, l’agriculture à titre personnel est également contrôlé par des entreprises privées qui gèrent cet héritage mondial en s’enrichissant et en réduisant l’homme au néant. L’homme a tour à tour été considéré comme un objet animé, un instrument destiné à l’action, esclave, puis une main d’œuvre libre. Dans la Bible, le travail représente la punition accordée par Dieu pour n’avoir pas obéi au règlement. Arbeit macht frei, disait Hitler. Le travail, c’est la santé. Le travail est une activité exercée par une personne qui loue son temps et sa compétence et qui reçoit en contrepartie un revenu. Gagner sa vie, être utile à la société, participer à construire et faire marcher la société constitue depuis des siècles un principe fondateur pour l’humanité.
Curieusement, la punition travailler pour subvenir à ses besoins est devenue un principe de vie.
Le sans-travail est appelé chômeur ou assisté et il est considéré comme l’ennemi du système. Il est soumis à l’obligation de la réinsertion, chercher un emploi et pendant ce laps de temps, il perçoit de l’argent par l’État auquel il a versé des cotisations. Il est supposé prendre sa responsabilité allant jusqu’à accepter des tâches non-rémunérées pour prouver sa bonne foi. Les nombreux stages gratuits qui remplacent les vrais emplois en témoignent. En Europe, le sans-travail doit se soumettre au statut d’irresponsable qui consiste en la surveillance et le contrôle de son compte en banque, son téléphone, ses emails, ses allées et venues. On le culpabilise d’être sans-emploi et on le maintien dans l’illusion d’un avenir favorable, à condition d’accepter les sacrifices demandés par le système capitaliste.

Pendant les trente glorieuses, il y avait plus de travail qu’il n’y avait d’hommes et les employés avaient de bons salaires et le choix de dire non à un emploi. Les hommes disposaient d’un contre-pouvoir. En introduisant les nouvelles technologies sur le marché du travail, le pouvoir a provoqué une crise économique durable qui a créé le chômage de masse et la baisse des salaires et le contre-pouvoir a été réduit en miettes. Le travail se raréfie pour devenir l’ultime but de la vie. Les populations à travers la planète manifestent pour le droit de travailler en acceptant davantage de sacrifices. Il y a désormais plus d’homme qu’il n’y a de travail et l’homme ne peut plus subvenir à ses besoins et à sa survie. Le système n’a plus besoin de lui, il est inutile. Cette catégorie d’homme inutile, d’homme de trop, est en constante augmentation, la société se déséquilibre et la question à l’ordre du jour est une extension de l’euthanasie. Doit-on se débarrasser de ceux qui ne sont plus rentables ? Doit-on accepter de vivre seulement le temps de son utilité sur le marché du travail ?
Afin d’éviter l’insurrection, le pouvoir utilise la crise durable comme argument pour passer des réformes qui consistent à faire accepter à l’homme son nouveau statut d’homme de trop. Il doit s’adapter au système économique, indispensable à sa survie. En acceptant la dégradation de ses droits fondamentaux, le chômage diminuera d’ici peu. Quelques efforts encore, gagner moins, travailler plus, augmenter la production, consommer davantage et il n’y aura plus de chômage. Le pouvoir insiste sur le mot démodé mais familier de création d’emploi, des places de travail artificiellement créées et pas réellement nécessaires afin que tout le monde travaille.
Travailler ne veut plus dire participer à la construction de la société mais faire face à l’idée du travail comme une nécessité morale. Conscient d’être dans un nouveau monde, le pouvoir sait que le travail est fini mais il fait patienter l’homme de trop. Il fait perdurer le mythe et l’idéologie du travail afin de garder toujours un contrôle absolu sur l’homme.

Imaginer qu’on peut soumettre toute la planète au progrès technologique sans prendre en compte les données humaines, sans modifier les structures qui sont directement touchées ne peut durer qu’un temps. Le pouvoir dominant qui parle de trouver une solution au chômage ment. Le vrai problème n’est plus de trouver une solution au chômage mais de réfléchir sur comment organiser la société pour que l’homme de trop retrouve un droit de vie. En analysant ce que représente le travail dans son rapport au revenu, la réalité montre que le revenu n’est déjà plus lié au travail, ce dont témoignent la spéculation et les aides distribuées par l’État. Mais accroché à l’idée du travail comme nécessité morale, le pouvoir combat cette idée et s’emploie à éradiquer cette assistance aux feignants. Le pouvoir se trompe de combat. Il faut vouloir ce qui est déjà et améliorer cette idée de séparation travail et revenu pour en faire un avantage et une liberté pour l’humanité, riche ou pauvre.

Je revendique la rente en tant que droit élémentaire. C’est un dispositif logique et économe qui découle naturellement de l’évolution de la société-système et du capitalisme et qui s’accorde en idée au monde virtuel. Le changement de paradigme lié à l’impact technologique et qui a rationalisé jusqu’au plus petit recoin de la société en éliminant les alternatives, doit prendre en compte l’évidente impossibilité pour l’homme de trop à retrouver sa place dans ce système. Le travail étant superflu, la société doit accepter ce changement de monde qui devient un véritable changement de paradigme. Moins chère qu’une méthodique élimination de l’homme de trop et moins dévastateur qu’une révolution, la rente modifie les structures même de la société en faisant de l’idée de travail un choix, une valeur ajoutée, un complément de revenu.
Depuis l’aube de l’humanité, l’homme a cherché le moyen de ne pas travailler afin de bénéficier d’un temps personnel. Aujourd’hui il n’y a plus besoin de travailler, c’est la fin de la punition infligée par la Bible. Il est temps de nous saisir de nos possibilités et d’accepter que nous sommes en mesure d’avoir le monde que l’humanité a désiré depuis l’époque de la découverte du feu.

La rente
La rente est une somme d’argent versée à tous, riche, pauvre, jeune, vieux, de la naissance à la mort. Il est le même pour tous, sans aucune condition ni obligation et n’est donc pas modulable ou calculé en fonction des biens, des emplois, des salaires ou des heures de travail. Aucun État ne doit avoir le droit de le refuser.
Sans conditions, le revenu ne s’accompagne d’aucun jugement moral. On se réapproprie sa vie, devient responsable de son destin, fait ses choix. On devient libre dans une société qui est déjà construite pour notre mobilité : le téléphone mobile, l’ordinateur portable, la maison sur roues en témoignent. Ce revenu offre la possibilité d’un flux, d’une rotation naturelle. Travailler de façon fragmentée, passer du travail au non-travail au travail au choix, de l’emploi périodique, à mi-temps, des horaires variables correspond à notre perception du temps virtuel. Travailler dans des espaces différents, mobile dans une structure au demeurant très systématique, correspond à notre espace virtuel qui est à la fois libre, à la fois encadré. L’emploi à vie n’a plus lieu d’être et les entreprises peuvent réduire sans problème leur personnel en période creuse. Avec la rente, la société peut se fluidifier.
Une vie humaine ne se calcule plus d’après son utilité, son efficacité ou sa rentabilité. La consommation ne sera plus une obligation sous prétexte de sauver l’économie. Elle passe d’effrénée à ce qui est réellement nécessaire. Le marché du travail n’existera plus en tant que marché.
La rente ne freine pas la compétition et ne véhicule pas la paresse. La compétition est un facteur humain incontournable puisque l’homme veut toujours plus. L’accumulation des richesses détenues par quelques hommes et leurs acrobaties pour soutirer des centimes supplémentaires en empêchant les autres de se nourrir en témoigne. La rente incite au travail mais n’est plus une question de vie ou de mort.
Il n’est pas comparable à l’idéologie communiste. Chacun continue a vivre en fonction de ses efforts et ses capacités, l’égalité des chances n’étant pas une égalité des capacités. Les proportions restent, le riche restera toujours plus riche et le droit à la propriété demeure un droit.
Il n’est pas une extension du chômage. Il n’est ni une aide, ni une assistance. Se nourrir, subvenir à ses besoins est un droit fondamental mais le pouvoir s’est constitué sur l’appropriation de ce qui ne lui appartenait pas de droit, à savoir l’accès aux ressources naturelles qu’il s’est octroyé de façon éhontée. Aussi le pouvoir doit rendre à l’homme son dû. La rente est un remboursement du loyer impayé depuis l’aube de l’humanité et il remplace et met fin au chômage en tant que statut. L’homme de trop n’a plus à être humilié à cause de son inutilité et le non-travailleur ne sera plus défini négativement mais en fonction de qui il est.
Le dispositif qui sert à surveiller et à accompagner l’individu à s’insérer sur le marché du travail est désormais inutile. Le non-travailleur n’est plus considéré comme un profiteur du système et n’a plus besoin de surveillance ni d’accompagnement. L’argent alloué à ces administrations sert à financer une partie du revenu de base. Une taxation sur les transactions financières et la spéculation doit être calculée davantage encadrée et taxée. Les multinationales, surtout celles qui se sont rendues propriétaires des ressources naturelles, continueront à redistribuer une part de leurs profits tirés de ces ressources. Les robots utilisé spar les entreprises seront taxés.

Appliquer la rente progressivement n’est pas possible. Pour réussir, il faut passer d’un système à un autre en un seul mouvement et il ne peut réussir qu’à condition qu’il soit le même pour tous, riche ou pauvre.