La lettre de Luna

 

Couverture de Paradigma - Éditions EquinoX / Les Arènes

 

On dit qu’il est temps de changer le monde puisque plus rien ne marche. On dit vive la révolution mais la révolution est derrière nous, elle s’est faite à notre insu. Le monde a changé. Nous sommes dans un nouveau monde mais nous ne l’avons pas pris en compte. On a beau faire des efforts pour résoudre les problèmes qui s’accumulent à une vitesse affolante, rien ne semble marcher et l’état du monde empire. On a du mal à concevoir l’ensemble, on n’arrive plus à distinguer et à lier les choses entre elles, on n’arrive pas à saisir le véritable problème.
C’est qu’on interprète le monde selon un ancien paradigme, sans tenir compte que ce paradigme a déjà changé... Lire

De l'appropriation des cultures

 

Percival Everett

 

De l'appropriation des cultures de Percival Everett a été mis à disposition sur le site de son éditeur américain Graywolf Press après la tuerie de Charleston, Caroline du Sud en 2016.
Comme beaucoup d’amis et de lecteurs m’ont fait part de leur désir de la lire et que c’est une nouvelle magnifique, je l’ai traduite. Ceci est bien entendu une traduction libre.

Daniel Barkley avait de l’argent que sa mère lui avait laissé. Il avait une maison que sa mère lui avait laissée. Il avait un diplôme en Études Américaines de Brown University qu’il avait d’une certaine manière mérité mais qui ne lui avait jamais rien apporté. Il jouait sur une guitare Martin 1940 doté d’un micro Barkus-Berry... Lire

La Liberté, mon ennemie

 

Couverture du n° 85 de L'Atelier du Roman

 

Dois-je comprendre que l’écrivain n’est pas politique? Je me demande s’il n’y a pas méprise. L’acte littéraire est un acte politique. La Bible, le Coran, la Torah, ce sont des actes littéraires qui ont engendré des actes politiques. L’acte littéraire, n’est-ce pas, aussi, créer un nouveau narratif?
À écouter les discussions autour de la table, je comprends que la littérature s’est dédouanée de son sens d’engagement. Vie, politique, réalité, liberté, autant de gros mots. François Taillandier, toujours élégant, parle de glissement de sens. ... Lire

À la recherche de Percival Everett

 

 

desert cheval

 

Percival Everett, que je considère comme l’un des écrivains les plus importants d’aujourd’hui, est enfin assis juste à côté de moi. Nous sommes dans le désert de Mojave en Californie, installés sous un parasol qui nous protège du soleil et, autour de nous, les dunes de sable. Il boit de l’eau de sa gourde, attendant que je pose des questions. Il ne semble pas pressé. Il y a comme un étrange silence, presque surnaturel. Il me dit que je dois écouter, être attentive et j’entendrai. Ce n’était pas facile d’obtenir ce rendez-vous... Lire

Boris Vian en Haïti

 

Boris Vian et sa trompette

 

Port-au-Prince. Il fait la queue dans une espèce de hangar. L’accueil est chaleureux chez vous mais qu’est-ce que c’est déglingué, il dit à une femme à côté de lui à l’aéroport, serrant sa trompinette contre lui. Le contrôleur de passeport fixe son instrument avec méfiance. Un flic fait signe à Boris de passer. Il passe sous un panneau, port d’armes interdit. La java des bombes atomiques. Dehors, Port-au-Prince l’attend. Soleil cru. Un bruit assourdissant lui saute à la figure, des klaxons, des musiques, des voix fortes, des cris stridents, les gens se parlent... Lire

Nora et la musique

 

Clarinette

 

Nora n’arrivait pas à oublier le vieux clochard qu’elle avait croisé pendant que sa mère faisait des courses, il était assis sur le trottoir, adossé contre le mur et il jouait du saxo.
C’était le printemps, il ne faisait pas trop froid et les gens étaient plus souriants que d’habitude. Nora ne l’avait jamais vu avant. Elle s’était sentie étrangement troublée par le son triste de l’instrument et quand sa mère sortit de la boutique, Nora voulut rester encore pour l’écouter. Sa mère lui dit qu’elle le verrait un autre jour... Lire

Réalité des écrivains

 

languagematter

 

Avventure da non credere. Romanzo e formazione

La réalité, c’est l’ensemble des choses qui sont, qui ont une existence objective et constatable, c’est ce que nous apprend le dictionnaire, pratiquement n’importe quel dictionnaire. C’est donc quelque chose qui se situe en dehors de nous et sur lequel nous n’avons pas forcément un contrôle.
Être écrivain est un statut ambigu, ou plutôt être romancier est ambigu. C’est d’abord une manière de s’inscrire dans une longue tradition foisonnante d’êtres qui écrivent des choses magnifiques, destinées à nous éclairer... Lire

Concierge story

 

Concierge - Photo de Robert Doisneau

 

Ma concierge, pour une raison que j’ignore, m’arrête toujours pour m’interroger quand elle me croise. Elle veut connaître mon planning, savoir comment marche mon dernier roman, s’il y a eu des articles. Elle me dit à chaque fois que ni sa soeur ni son fils ne me connaissent. Je l’intrigue. J’ai souvent tenté de sortir de l’immeuble sans qu’elle me voie mais elle reste tapie derrière sa fenêtre, à surveiller la cour. J’avance discrètement la tête afin d’inspecter les environs. J’ai un débat dans une heure alors pas question qu’elle m’interpelle. Son nom est Christiane mais dans ma tête je l’appelle la concierge pour garder les distances. Une fois j’avais accepté de boire un café chez elle. PLUS JAMAIS JE NE M’EXPOSERAI DE LA SORTE... Lire

Une folie en commun

 

Couverture de La Revue Passagers des Vents n°1

 

Turbulence évitée, cyclone éloigné, la traversée des mers en coup de vent, à peine une ride pour nous effrayer, Wilfried N’Sondé et moi atterrissons à Port-au-Prince, Haïti enfin. Les rumeurs sont restées au loin, Haïti s’ouvre devant nous, accueillante et souriante, contradictoire, tout en contraste. Un homme se saisit de ma valise, je m’y accroche, l’homme parle en créole à Wilfried qui ne comprend pas la langue, Wilfried demande James, on cherche James Noël et l’homme nous entraîne, tirant ma valise et moi avec jusqu’au pick-up, où effectivement James nous attend. Nous avons immédiatement su que James Noël, poète, est aussi un vrai organisateur... Lire

À Raymond Jean

 

Raymond Jean , La lectrice

 

Raymond Jean est mort et le Président n’en a pas dit un mot

Quand j’ai croisé Raymond Jean, je n’étais personne et aujourd’hui, je ne suis toujours personne mais j’ai croisé Raymond Jean qui m’a offert son amitié et son soutien d’écrivain. Je me souviens encore de mon étonnement de voir un grand écrivain comme lui si accessible, si ouvert aux autres et encore capable d’émerveillement, quoique souvent angoissé... Lire

La petite fille et le chien

 

Dessin La petite fille et le chien

 

La petite fille s'appelle Nora et elle a supplié ses parents pour avoir un chien à elle. En cédant ils lui ont dit qu'elle devrait s'en occuper tous les jours. Elle avait promis. Le chien a l'air coupable. Tu ne dois jamais faire ça. Jamais. Tu m'entends? Le chien gémit et s'avance en rampant sur le ventre. Il faut toujours m'obéir. Le chien gémit encore. Elle se penche sur le chien et pose sa main sur son museau puis elle laisse glisser sa main et la pose sur le collier. Le dernier reste de soleil s'étire derrière elle et s'apprête à disparaître dans la nuit. Le chien aboie. Nora serre la main sur le collier. Je t'avais dit de ne pas aboyer. Elle lève l'autre main qui tient un bâton et elle prend son élan sans se presser puis elle abat son bras et frappe le chien de toutes ses forces... Lire

Marseille par Pia Petersen

Photos de Bertrand Desprez

 

Quartier du Panier à Marseille

 

À Marseille, il y a le soleil et la mer, il y a de l'ail et du pastis et des olives et parfois on tombe sur une sardinade, un apéro géant autour de sardines grillées. Le vieux-Port est au centre de la ville et il y a la Canebière dont on écrit toujours qu'elle se jette directement dans la mer. Il y a la Corniche, la plus belle corniche du monde d'où l'on voit le château d'If et le Frioul et l'hôpital Caroline. Quelques monuments et le David qui regarde vers le Prado, montrant ses fesses à la mer et l'installation de Buren avec ses drapeaux du monde entier. Il y a les auteurs de polars marseillais toujours en train de dédicacer quelque part, ils se déplacent tous ensemble, comme un team de foot et au Vieux-Port on peut boire un verre au café "OM" en regardant les matchs... Lire

Insolence et nonchalance

 

Marseille

 

Il m’a proposé de m’installer avec lui à Aix-en-Provence et j’ai dit oui. «Tu verras. C’est la plus belle ville de France, il y a des fontaines et il fait beau puis c’est le pays de Cézanne et de Zola et la Provence est magnifique. Il y a bien sûr Marseille, mais on n’est pas obligé de s’y rendre. Marseille, la ville des trafics, avec ses bars tenus par le milieu, une ville à problèmes: on peut ne pas y aller, mais il y a quand même la mer, la mer qui s’étale tout au long de Marseille, la plus belle corniche du monde.»Je voulais vivre en Bretagne, dans les tons gris, de toutes les nuances et être entourée d’arbres nus, couchés par le vent mais tant pis. Pourquoi pas la Provence? Et puis pourquoi pas Marseille?... Lire

Vice ou vertu

 

Foie gras

 

La gourmandise, un vice? Peut-être une vertu. On ne sait plus très bien. Hugo y pense tout le temps. Il y pense quand il mange une part de gâteau au chocolat. Il y pense quand il déguste du foie gras. Il n’est pas obligé d’y penser, il pourrait penser à autre chose mais il pense toujours à ça, la gourmandise est-elle une vertu ou un vice?
Il en parle souvent autour de lui, il interroge les gens mais les gens s’en foutent de ses questions, ils considèrent que ce n’est pas important. Pourtant il estime que c’est une question majeure et il en a fait un but. Tout le monde n’a pas de but. Il considère que les gens sont trop nombreux à vivre sans but à réaliser et que vivre sans but est comme de vivre pour rien. Ça le gêne... Lire

Dog story

 

Photo d'un chien parue dans Images nomades

 

Je suis épuisé et me suis allongé contre un mur pour me reposer mais ne t’inquiète pas, je dors un peu et après, je repartirai à ta recherche, je suis déterminé et le clochard qui est assis contre le mur et qui m’a balancé un morceau de pain ne pourra pas me faire changer d’avis, il a avancé la main pour me toucher mais j’ai juste mangé le pain, ça fait du bien, surtout que je n’ai pas mangé depuis qu’on est parti pour ne pas perdre ta trace mais ce n’est pas de ta faute, tu m’avais oublié, ça arrive et j’ai à peine regardé le clochard, j’ai gardé mes distances et pourtant il a l’air bien, ils t’ont abandonné, pas vrai ? il a dit mais je ne sais pas de quoi il parle, on n’abandonne pas les chiens, c’est ce que tu avais dit un jour à un ami et c’est sûr que tu ne m’as pas abandonné, jamais tu me ferais ça, non, la vérité, c’est que tu ne m’as pas vu, tu t’es arrêté, tu m’as dit de descendre puis, pendant que je reniflais un arbre, tu es remonté en voiture et tu es parti mais sans moi, avec toute la famille mais sans moi et pourtant je suis moi aussi de ta famille... Lire