Lettre à Miles

 

 

 

Texte paru dans Lettres à Miles
Éditions Alter Ego
Orchestré par Franck Médioni

 

 

Lettres à Miles - Éditions Alter Ego

 

 

Miles,

Tu t’es introduit dans mon rêve et c’était étrange. Non pas que le rêve en soi était étrange, il était, comme beaucoup de mes rêves, une fiction construite en une intrigue policière. C’était plutôt le fait que tu y sois. Je t’ai reconnu tout de suite.

Tu étais appuyé à la rambarde de la Place Louis Aragon, tu sais, sur la pointe de l’Ile Saint Louis. C’est un endroit si romantique et je t’imaginais avec Juliette, à parler, à rire mais il n’y avait personne, à part toi. Pas de vie, pas de bruit, rien que le silence et Paris, vidé de sa substance pour devenir ta scène, ton décor. La tête rentrée dans les épaules et le corps en alerte, coordonnés dans une harmonie intense, tu soufflais dans l’embouchure de ta trompette pendant que tes doigts pianotaient sur les pistons. Tu étais un poumon qui faisait circuler l’air et avec cet air, tu produisais des sons, la trompette était une extension de toi, un membre essentiel et central, vous étiez un tout, un ensemble. Seulement aucun son ne sortait de la trompette. Rien.

Dans tes yeux je lisais du désarroi, de la panique, de la colère. Pour toi qui disais que la musique devait couler d’elle-même, qui improvisais sans cesse, ça devait être terrible de se sentir lâché de la sorte. Tu transpirais et pendant que tu poussais plus loin ton corps pour faire sortir ce son qui refusait de se donner, ton regard balayait l’horizon, à la recherche de je ne sais quoi. Ton passé? Tes amours? Ou peut-être voulais-tu débusquer ce son qui t’avait si lâchement abandonné ? Cherchais-tu ce qui n’était pas encore arrivé? Pour celui qui a su s’inventer une infinité de fois, l’aventure qui surgit en te sautant à la gueule/l’inconnu/le défi à relever/la frontière du possible à repousser doit être une nécessité. Ou peut-être guettais-tu celui qui te fournissait en drogues?

C’était l’heure bleue et tu te découpais si parfaitement contre le ciel qui virait lentement au rouge qu’on aurait cru la photographie de la pochette Bitches Brew en live. Ton corps était nerveux, en attente, une fibre crispée à l’extrême et dont la fragilité paraissait évidente. Pourtant tu n’étais en rien fragile. Tu étais sûr de toi, tu savais où tu allais, ce que tu voulais, tu étais décidé. Puis, dans mon rêve, tu as baissé ta trompette et tu regardais maintenant vers le pont et tu disais des mots qui me semblaient dépourvus de sens, blurrd, zayedb, psicbas. Tu avais l’air d’être en proie a des douleurs profondes. Je voulais aller vers toi et te prendre la main, t’obliger à t’asseoir à côté de moi pour que tu me dises ce à quoi tu pensais mais tu ne me voyais pas et peut-être que tu ne savais pas à quoi tu pensais. Tu portais alors une nouvelle fois la trompette à tes lèvres et essayais encore de la faire sonner mais à nouveau rien ne venait. Je vis de l’incompréhension dans tes yeux et beaucoup d’agacement. J’entendais ta voix, rauque. Je sais qui je suis, ce que je suis, il s’agit de la musique, rien que de la musique. Renaître toujours, c’est être qui tu es, une malédiction, une obsession. Tu te parlais à toi-même, à haute voix, déprimé que ton son se soit perdu. Motherfucker. Dans mon rêve, tu n’étais plus à Bastille mais dans une rue sombre et triste et il pleuvait et il gelait. Tu te planquais dans un renfoncement, fébrile tu ne cessais de bouger tes pieds, tes mains, la pluie ruisselait sur ton visage et ton nez coulait. Une silhouette au loin s’approchait et ton impatience s’accentuait. La silhouette devenait une femme et elle s’arrêtait devant toi, elle semblait heureuse de te voir, elle faisait un pas de plus pour t’embrasser mais tu ne le voyais pas, tu lui disais qu’il te le fallait maintenant. Grouille-toi. Elle tardait à ouvrir son sac et tu la bousculais, tu plongeais ta main dans le sac, prenais son portefeuille que tu vidais dans ta poche et tu t’en allais, sans la regarder. Enfiévré comme tu l’étais, tu ne devais pas sentir ta propre douleur. La femme s’est transformée en un petit homme avec des lunettes, il ressemblait à Sartre. Pourquoi l’as-tu quittée ? répétait-il. Je te voyais dans une petite pièce, tu voulais faire vite mais tes mains tremblaient et tu avais répandu la moitié du sachet sur la table, tu te penchais alors dessus et après avoir écrasé la poudre sommairement, tu la sniffais à l’aide d’un billet roulé en tube et tu chauffais une cuillère avec le contenu du sachet et du citron et quand c’était prêt, tu l’aspirais avec la seringue et tu te piquais dans la hanche. Trop de trous dans les bras, tu disais. J’entendais des pas dans le couloir et trois hommes sont entrés, ils cherchaient quelque chose et une fois fini de fouiller, ils te donnaient des coups de pied. Demain, disaient-ils. Au loin, des coups de feu mais tu ne sentais rien, n’entendais rien, même que tu saignais. Je voulais tendre la main pour te secouer mais c’était un rêve et je ne pouvais pas t’atteindre. Alors tu as remis tes lèvres sur l’embouchure de ta trompette et tu as tenté de souffler dedans mais aucun son n’en est sorti.

Je me suis réveillé avec un terrible goût de solitude dans la bouche et la tristesse de ce quelque chose qu’on est voué à chercher et à rater, de cette obsession qui tue tout sur son passage mais qui fait naître aussi de la beauté et de l’intensité. Peut-être est-ce la solitude qui rend fou ? Cette solitude qui accompagne l’acte de créer. La musique était une addiction. Dans mon rêve, je te voyais balancer la trompette au loin et c’est là que j’ai su que je rêvais. Jamais tu ne te serais séparé de ton instrument. C’était ton art, ta création, ton infini, cet espace où il n’y avait plus de limite ni de restriction, où tu n’étais qu’émotion, exaltation, absolu, disparu de toi-même, en fusion.


Quand je me suis réveillée, j’ai sélectionné une photo de toi, celle où tu tiens un doigt devant ta bouche et je l’ai mise sur le fond d’écran de mon ordinateur. Je la trouve belle. Avec ton front dégagé et ton regard inquisiteur, tu m’obliges à écouter le silence. Peut-être qu’il n’était question que de ça, se taire pour récréer et retrouver le silence perdu.

 

 

 

Lettre à Miles