« Dog Fiction » de Pia Petersen :
l'histoire d'un chien qui veut avoir une tête d'homme

L'HUMANITÉ
Muriel Steinmetz
Mars 2026


Pia Petersen invente, avec brio, la métamorphose d'une bête à poil qui se met à parler et à philosopher dans les rues de Los Angeles, ce qui déplaît, évidemment, à la meute humaine.
La bête à poil s'humanise, prend la parole. Son flux de conscience est scruté au ras du trottoir. Tête humaine mais instinct aux aguets, le voilà sujet d'une fable nerveuse, truffée d'humour pince-sans-rire.
À Los Angeles, Yoda, chien errant né sous X, fouilleur de poubelles, attire l'attention d'Orlando, chirurgien plastique réputé, de son associé, Quentin, et de Jason Busk, milliardaire fantasque. Ils veulent greffer un visage humain sur la gueule d'un chien et le doter de la fonction du langage. Pour Orlando et Quentin, l'expérience a valeur scientifique ; pour Busk, c'est l'occasion de se faire du fric.
L'opération du canidé, ravi, consentant, a lieu dès les premières pages : greffe de neurones, de cordes vocales, canines modifiées pour pouvoir articuler des phrases, gueule cassée remodelée à l'aide d'implants en titane... La bête à poil s'humanise, prend la parole. Son flux de conscience est scruté au ras du trottoir. Tête humaine mais instinct aux aguets, le voilà sujet d'une fable nerveuse, truffée d'humour pince-sans-rire.
Yoda analyse les impensés du capitalisme
Yoda s'éduque, marche sur deux pattes, ne flaire plus l'anus du premier chien venu. La Danoise Pia Petersen, 12 romans au compteur, s'immerge à merveille dans son héros mutant. Yoda a envie d'aboyer et de mordre. Il se contient, observe l'ombre de sa queue, aiguise son sens critique, découvre les métaphores. Assoiffé de savoir, il se lamente sur sa trop courte vie de chien. Il n'est plus « englué dans le présent perpétuel ». Philosophe, il analyse logiquement la condition humaine et les impensés du capitalisme.
Convoité, kidnappé, pourchassé, il n'a bientôt plus de place nulle part. Monstre ou anomalie, il est condamné à vivre dans les « interstices de la société ». Cela fait un mal de chien. C'est un vrai défi que de maintenir tout du long la tension entre l'homme et la bête, un clebs qui pisse et pose des questions métaphysiques. Yoda connaît la peur, la honte et tombe amoureux. À Los Angeles, une meute humaine s'apprête à le lyncher. Le lecteur parcourt la ville en tous sens, à la suite du chien parleur, « partiellement humain ».
Yoda tutoie le lecteur ! Fin connaisseur de Chester Himes et de James Baldwin, il grimpe in extremis dans la voiture du romancier africain-américain Percival Everett ! Il y a des pages de haute volée où ce chien, trop humain pour être humain, dénonce ses semblables dénaturés, colonisés par leur maître, dépouillés de leurs besoins élémentaires. Après avoir été star et produit de marque, Yoda, le seul chien qui pourrait voter, retourne à sa nature hybride, pareille à celle de Los Angeles, usine à rêves et piège à fantasmes. Dog Fiction est un bijou de style. Pia Petersen en a le secret.
